Reprise des questions et envoi
Considérations pratiques
Vous allez très bientôt passer à une phase de travail en sous-groupes virtuels. Prendre au sérieux de telles propositions et les opérationnaliser demanderaient des heures de travail avec les collectivités « locales », en équilibrant les attentions entre les contenus générés et les méthodes participatives, valorisant les intelligences collectives.
Considérez donc ce que vous allez faire comme un « apéritif », qui va prendre la forme d’un travail réalistement délimité, tant par sa thématique que par la position qu’il vous sera proposé d’adopter.
Vigilances : le concret et les liens
Parmi les avantages et corrélativement les difficultés d’un tel questionnement, on soulignera aussi, outre la nécessité du concret de la description, cette invitation à articuler chacune des propositions, qui seraient finalement conçues, avec l’examen de leur faisabilité. Cet examen peut recouvrir deux visages :
* Prendre en compte les personnes qui auront à modifier leurs pratiques, à se réorienter, se reconvertir… Idem, concernant des secteurs d’activités entiers ;
* Identifier les articulations entre une proposition déterminée et des propositions connexes. On cherche ici des effets amplificateurs de la mise œuvre de plusieurs propositions (4), dont les effets pourraient s’amplifier et se renforcer mutuellement. Inversement, il convient tout autant prendre en compte les possibles effets inhibiteurs d’une proposition à l’égard d’une autre.
Vigilances : individu et société
Au moment de terminer, je voudrais insister sur une vigilance de première grandeur : se tenir à distance d’une centration sur leur seul niveau individuel. Vos trois ans d’études à la Fopes vous ont outillé.es contre cette tendance contemporaine qui consiste à rabattre la compréhension des faits sociaux sur le seul niveau des individus impliqués.
Un questionnement philosophique sur la citoyenneté dissimule bien souvent un tel implicite, qu’il importe alors d’expliciter le plus lucidement possible. Il s’agit de la manière d’aborder la question structurante des rapports individu/ société.
Soit faute de vigilance suffisante, soit par conviction plus ou moins distraite, nous faisons nôtre la fiction selon laquelle chaque individu singulier serait le siège d’une réflexion autonome, à même de guider ses actes. Pourtant, les apports des sciences sociales montrent assez que les croyances d’une personne et les actes qui les accompagnent dépendent très largement de ses conditions d’existence ou de ses groupes d’appartenance, par exemple. Plus : la capacité à se considérer comme une personne individuelle contemporaine est le résultat d’une longue évolution que l’on peut décrire sur plusieurs siècles ! Il s’agit dès lors de percevoir ce paradoxe : au moment même où nous revendiquons notre droit individuel à être considéré comme une personne singulière et non un exemplaire anonyme d’une catégorie générale, nous actualisons très exactement, non seulement le résultat d’une transformation substantielle des sociétés, mais nous faisons aussi très exactement ce que cet état du social attend de nous ! (5)
Dans une perspective résolument politique, on soulignera que cet accent sur l’individu autonome et rationnel, guidant la construction de ses jugements et de ses comportements politiques sur une maximisation de ses intérêts correspond à la fiction anthropologique du courant économique majoritaire de la théorie des jeux. Mais il correspond aussi à un projet politique, que l’on qualifiera, par commodité, d’ultra-libéral. On se souviendra de cette phrase de Margaret Thatcher, alors Première Ministre de Grande Bretagne : « There is no such thing as society », ce que l’on pourrait traduire par : « Une société, ça n’existe pas, il n’y a que des individus ».
Ce projet politique, c’est la volonté de concevoir toute interaction sociale sur le modèle idéel du marché. C’est aussi le refus des médiations, des corps intermédiaires, des appartenances multiples. C’est donc un projet réductionniste, qui résume chaque personne à sa qualité de citoyen.ne, de consommateur/trice. C’est aussi par exemple le refus de voir, dans les relations de travail, une relation collective entre groupes sociaux organisés et juridiquement régulés, pour tout rabattre sur le niveau de la relation individuelle entre un employeur et un.e salarié.e. Poussons cette logique jusqu’au bout : ce projet politique, c’est celui de la dissolution de tous les cadres intermédiaires qui s’interposaient entre chaque personne singulière et le grand tout. C’est donc un projet résolument populiste.
C’est maintenant à vous, pour un travail structuré autour de ces quatre questions proposées par Bruno Latour et que je rappelle, espérant que les réflexions précédentes auront permis d’en saisir l’importance, au-delà de l’apparente simplicité de leur formulation.
A quoi tenons-nous ?
De quoi cela dépend-il ?
Qu’est-ce qui les menace ?
Comment nous organiser pour les préserver, les cultiver ? – Avec quels alliés, contre quels adversaires ?
Merci de votre bonne attention.
Gérard Pirotton