Il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie.
Kurt Lewin
3. Un cadre théorique
C’est à Kurt Lewin que l’on prête ce bon mot : «Il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie». Emboîtons-lui résolument le pas en ayant recours à un cadre théorique que nous allons présenter maintenant.
Parmi les nouvelles approches des organisations, nous allons nous appuyer sur un modèle présenté par Luc Boltanski et Laurent Thévenot, théoriciens de ce que l’on nomme l’École des Conventions. Nous nous réfèrerons pour l’essentiel à l’ouvrage-phare : «De la justification.» (2)
Une des inspirations fondatrices de ce courant peut être formulée en ces termes. Comment peuvent se coordonner des personnes, comment s’élaborent des compromis, des accords, dans un contexte contemporain de déclin des grands principes de sens ? Ce contexte d’insécurité relative des références met les acteurs devant des controverses, qui les mettent en situation d’argumenter, de justifier une option contre une autre.
L’objet d’étude des auteurs sera moins les conduites stratégiques auxquelles les acteurs peuvent avoir recours mais davantage la cohérence des registres d’argumentation dont ils se servent et l’élucidation des formes que prennent et ont pris les accords plus ou moins stables auxquels ils sont arrivés. Les acteurs ne peuvent se passer, ni à leurs propres yeux, ni aux yeux des autres, d’élaborer du sens à leurs conduites en situation.
Cette ligne de recherche a conduit à dégager des modèles systématisés, comme autant de registres d’argumentation, présentant chacun une forte cohérence interne et qui se présentent comme autant de visions de l’ordonnancement de la vie collective, comme autant de modèles de la vie en société, comme autant de cités idéales ou de «mondes».
Au sein de chacun de ces mondes, des situations sont exemplaires, tenues pour évidentes, naturelles. Des personnes sont valorisées, considérées comme «grandes», tandis que d’autres sont qualifiées de «petites». Des expressions sont aussi utilisées, qui renvoient à un ensemble coordonné de valeurs. Des objets sont également pris en compte, comme spécifiques à chacun de ces mondes.
Une lecture attentive et, il faut bien le reconnaître fastidieuse et besogneuse du texte original ainsi qu’une lecture non moins attentive mais cette fois plus agréable et davantage synthétique et balisée de quelques commentateurs (3) des propositions de Boltanski et Thévenot permettent de présenter ci-dessous en quelques pages les axes principaux du cadre théorique en question.
3.1. Le monde de l’inspiration
Dans ce premier monde, c’est l’expérience individuelle, profondément singulière, qui est valorisée. On accueille le changement, le mystérieux, l’original. Tout peut être remis en question, au gré de l’inspiration. Inversement, seront dévalorisés la planification, la routine, le fonctionnel, le respect des conventions, autant que la recherche de la renommée ou la prise en compte de la valeur marchande ou de l’utilité sociale de la création.
Sera grande, la personne qui peut compter sur ses propres ressources intérieures, sur son imaginaire, sur sa spontanéité, la personne qui se laisse aller au gré de son expérience intérieure.
Le vocabulaire valorisé dans ce monde renvoie aux sentiments, à l’exaltation, à l’enthousiasme, au génie créateur, mais aussi au doute, à l’inquiétude.
Rapporté à un contexte organisationnel, on envisagera davantage la situation de créatifs dans une agence de publicité, ou celle d’un bureau d’architectes, voire des chercheurs en laboratoire.
3.2. Le monde domestique.
On valorise ici non seulement les relations personnelles entre des personnes mais plus particulièrement leurs positions hiérarchiques respectives. Est grand celui qui s’en tient à son rang et se conforme aux réseaux des devoirs et attentes que ce rang lui impose et lui autorise. La hiérarchie domestique repose sur la subordination : on suit l’exemple des anciens, on respecte la tradition, tout comme l’autorité du père et des bons usages.
Dans le monde domestique, on n’est pas grand ou petit selon le niveau que l’on occupe dans la hiérarchie, mais bien dans la mesure où l’on se comporte en conformité avec le niveau que l’on occupe.
Rapporté à un contexte organisationnel, on envisagera par exemple un hôpital, dans les rapports entre un « patron» et son équipe ou encore une entreprise de type familiale sur laquelle règne le père fondateur entouré de quelques fidèles qui sont là depuis les débuts et sont, comme lui, les gardiens de la tradition.
3.3. Le monde de l’opinion.
Le maître mot de ce monde est la notoriété. La grandeur d’une personne ne tient donc pas tant à ses compétences ou à ses performances, mais bien à l’opinion des autres, au renom dont elle dispose. Seule compte ici la consécration par le public. Cette importance de l’image et de la célébrité suppose notamment de renoncer au secret, à la vie privée.
Le vocabulaire utilisé privilégiera la visibilité ; la célébrité, la reconnaissance, l’attraction, la séduction, le vedettariat.
Rapporté à un contexte organisationnel, on envisagera par exemple une campagne visant à assurer le renom de l’entreprise, l’organisation d’une journée «portes-ouvertes» ou encore l’utilisation d’une vedette dans une campagne de promotion, en cherchant à s’associer une part de sa notoriété.
3.4. Le monde civique.
La primauté de l’intérêt général sur les intérêts personnels définit ce monde. La grandeur s’acquiert par le renoncement à ses intérêts privés, au service du bien commun, dans une démarche collective.
Les lois, les règlements, les tribunaux, incarnent l’intérêt général. Est grand celui qui manifeste son aspiration à privilégier le bien commun, l’intérêt général, tandis que sera petit celui qui poursuit son intérêt particulier.
Le vocabulaire utilisé est du registre de l’équité, de la solidarité, du collectif, de l’espace public, du bien commun.
Rapporté à un contexte organisationnel, on privilégiera ici la coopérative, le fonctionnement collectif, la solidarité. Cette référence à l’intérêt général se retrouve par exemple dans l’affirmation de la spécificité du service public, en regard de l’entreprise privée, régie par une logique marchande.
3.5. Le monde marchand.
Dans ce monde, on privilégie la satisfaction des désirs monétarisables des autres, qui peuvent tout à tour être clients, fournisseurs, concurrents, vendeurs, etc. La grandeur est immédiatement liée à l’enrichissement personnel et à la capacité de prendre des risques dans cette perspective. Inversement, sera considéré comme petit quelqu’un qui adopte des conduites de perdant.
Le vocabulaire utilisé dans ce monde est celui de l’argent: négocier une affaire, acheter, vendre, marge bénéficiaire, etc. Mais c’est également celui de la compétition: être un gagnant, être concurrentiel, être le meilleur sur le marché, etc.
Rapporté à un contexte organisationnel, on privilégiera ici les commerciaux capables de saisir des opportunités, de conclure rapidement une affaire, même si leurs méthodes respectives diffèrent.
3.6. Le monde industriel.
C’est ici l’efficacité qui est privilégiée. Elle dépend d’une capacité d’organisation planificatrice, en vue d’une réponse performante, technique, scientifique, à des besoins soigneusement identifiés. On valorise la compétence, l’expertise. La grandeur s’évalue ici à la capacité de bien prendre place, c.-à-d. de façon adéquate et utile, prévisible, compétente, fiable, dans les rouages de l’organisation.
Les désaccords dans ce monde sont tranchés par un test technique, par une analyse scientifique et rationnelle des données de la situation.
Le vocabulaire privilégie le mesurable, le quantifiable, la performance, la recherche et la mise en œuvre ainsi que le suivi d’une solution fonctionnelle et efficace.
Rapporté à un contexte organisationnel, on enverra à une réunion de planification de la production, à une évaluation des performances respectives de deux méthodes d’organisation du travail, de deux procédures en cas de panne, ou de deux machines, via la mise sur pied d’un test comparatif.
3.7. Premiers commentaires sur la théorie.
La volonté des auteurs de se démarquer des modèles à partir desquels sont pensés les phénomènes organisationnels les conduit, certes à proposer un appareillage théorique original, mais toutefois très aride voire hermétique, dans un style qui peut s’avérer très exigeant et décourageant pour un lecteur, ce qui est de plus renforcer par l’absence d’illustrations.
Chaque monde est ici décrit dans la «pureté» de sa cohérence interne. Car, dans les faits, une situation déterminée fournit largement des occasions de rencontre entre mondes et leurs logiques de raisonnement, mettant les protagonistes qu’elle met en présence dans l’obligation d’élaborer des compromis.
Cet ensemble peut être synthétisé dans le tableau ci-dessous.