III Autonomie et Action Politique
3.1. Synthèse : des distinctions systématisées.
Il faut bien en convenir : l’œuvre de Varela présentée ici peut apparaître d’une part bien compliquée et technique, malgré les efforts de présentation auxquels on s’est appliqué, dans les lignes qui précèdent, et d’autre part assez distante des préoccupations annoncées dans le titre même de ce document. Il y a donc lieu de revenir, au moment de conclure ce texte, à la question centrale qui l’a motivé : le lien avec l’action politique. Toutefois, avant cette dernière étape, tentons une synthèse de ce qu’il y a lieu de retenir de déterminant, pour notre propos, dans les pages qui précèdent.
Les travaux de Varela, tant sur les mécanismes immunitaires au niveau cellulaire que sur la physiologie de la vision, l’ont amené à produire une distinction générale, dès lors qu’il s’agit d’expliquer les rapports entre une unité complexe et son environnement. Reprenons ici une des définitions qu’il donne lui-même des termes de cette opposition : Couplage par Input et Couplage par clôture.
Le couplage par input consiste à considérer que le système nerveux est essentiellement défini part des inputs. On considère généralement que ces inputs sont ou reflètent certaines caractéristiques ou qualités de l’environnement, qu’ils sont absorbés par le système nerveux comme un matériau brut, qui par la suite est travaillé de l’intérieur.(20)
Et le concept qui lui est opposé :
Le couplage par clôture, à l’opposé, consiste à penser que le système nerveux est défini essentiellement par ses divers modes de cohérence interne, lesquels découlent de sont interconnectivité.(21)
Formulée en ces termes, cette distinction semble se cantonner aux domaines qui sont à son origine. Pourtant, en en généralisant la formulation, on en généralise aussi la pertinence. C’est ce que Varela propose lui-même de faire en opposant, de façon synthétique, le modèle de la commande et le modèle de l’autonomie.
Le modèle de la commande a l’avantage d’être bien connu, un peu comme une évidence dont on ne se rend même plus compte à quel point on compte sur elle. Selon ce modèle :
…quelque chose entre dans un processus, quelque chose en ressort.(22)
C’est ainsi que nous réfléchissons le plus souvent, qu’il s’agisse de dire quelque chose à quelqu’un, d’arranger notre jardin en mettant de l’anti-herbe le long des chemins, d’enseigner quelque chose à quelqu’un, de conscientiser les gens, de développer les pays du Sud,… ou de prendre une décision politique!
Par contre, le modèle de l’autonomie est plus étranger à notre manière habituelle de réfléchir, quoique nous en fassions tous les jours l’expérience. Lorsque par exemple, nous interdisons quelque chose à un enfant, en rendant ainsi plus désirable encore l’objet de l’interdiction. Ou lorsque la presse qui annonce un fait de délinquance devient le moyen par lequel ce fait sert d’exemple à la réédition de mêmes actes ou encore lorsque les efforts que nous mettons à poursuivre un objectif finissent par se retourner en leur contraire. (23)
Présentés en ces termes, les deux modèles de la commande et l’autonomie, apparaissent comme deux façons opposées de concevoir, tout effort de connaissance et toute action. En ce sens, la portée très générale de cette distinction la rend utilisable pour notre objet : l’action politique.
3.2. Transposabilité(s)
A proprement parler, les modèles de la commande et de l’autonomie qualifient un rapport, un rapport entre un objet et son environnement.
Dans le cas d’une volonté de transformation d’un objet quelconque, en quoi consiste toute action, nous nous situons nous-mêmes dans l’environnement de l’objet à étudier ou sur lequel on cherche à avoir une action. Allons-nous :
* penser ce rapport en des termes de détermination simple, cadre dans lequel nous nous concevons nos actions comme des causes, comme des agents d’une transformation de cet objet ;
* penser ce rapport comme complexe, cadre dans lequel nous concevons nos interventions, non plus comme des causes, mais comme des agents perturbateurs de l’équilibre dynamique de cet objet, qui, par le jeu de ses rééquilibrations internes, va tenter de maintenir, son équilibre, dans une organisation remaniée.
Cette seconde position, comme on s’en doute, implique davantage de « modestie » que la première. Car, dans le modèle de l’autonomie, nous ne pouvons plus penser être à la seule initiative des transformations que vise notre action. Car les transformations intervenues seront bien davantage le résultat des diverses interrelations dont l’objet est le siège, qui déterminent son comportement propre et définissent son identité. Ainsi que le note Varela :
Selon les cas, nous pouvons nous intéresser ou ne pas nous intéresser à la question de savoir quelle perturbation a été à l’origine de quel comportement propre. Mais, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que c’est indépendamment de leur nature que les perturbations sont à même d’engendrer des transformations de comportements propres. (24)
On pourrait ici prendre un exemple d’une toute autre nature que ceux que nous avons examinés jusqu’à présent, en nous intéressant au monde des médias. (25) On peut en effet voir dans les deux termes de l’opposition qui nous occupe, les rapports entre, pour parler simple, (26) ce qui se passe dans le monde et les médias.
Si l’on prend l’attitude du modèle de la commande, on peut alors voir le système presse comme rendant compte de flux d’événements existant en dehors d’elle, indépendamment d’elle. Dans cette conception, la presse représente ce qui s’est passé. C’est l’événement qui se passe qui explique que les médias en parlent. C’est la survenance de cet événement qui est la cause du comportement des médias.
Mais si l’on adopte l’approche du modèle de l’autonomie, on pourra davantage mettre en évidence les déterminations internes au système presse. Ainsi, la presse sélectionne et hiérarchise les événements. Elle a son propre langage, de plus en plus proche de la rhétorique publicitaire, diront certains. Elle crée elle-même l’événement. (Voir le syndrome CNN aux alentours de la guerre du Golfe). Les médias sont aussi, les uns envers les autres, dans une situation de rivalité mimétique, de saine concurrence, comme on le dit communément ! Les acteurs qui recherchent un « passage » se moulent dans des formes qui permettent à la presse d’en rendre compte, etc. On voit bien que dans cette conception des choses, la première page des journaux ou les titres mis en évidence par le présentateur ou la présentatrice du JT ne sont en fait que la partie visible de l’iceberg qui s’explique davantage, non par les événements eux-mêmes, mais par le jeu des rapports entre les différents éléments qui constituent le système presse. Ce dont le concept de clôture opérationnelle rend particulièrement bien compte.
3.3. Synthèse : commande, autonomie et action politique.
La proposition centrale de cette contribution est la suivante. On peut concevoir les rapports enter ECOLO comme parti et la société sur laquelle il veut avoir une influence, non dans les termes du modèle de la commande, mais dans les termes du modèle de l’autonomie, au sein duquel les moyens d’action mobilisés interviennent au sein de la société comme autant de perturbations autour desquelles de nouveaux équilibres vont se reconstruire. En pensant l’action politique dans les termes du modèle de la commande, on s’illusionne sans doute sur l’efficacité des moyens de transformation dont un parti dispose et on s’expose aussi sans doute à pas mal de désillusions. En pensant l’action politique dans les termes du modèle de l’autonomie, on renonce sans doute à des rêves prométhéens de transformation du monde, mais on gagne sans doute en sagesse, en patience historique voire en meilleure inscription dans une des partis de la démocratie : la capacité de la société à s’inventer ses propres règles du vivre ensemble et à les modifier, le cas échéant.
Prenons l’exemple des rapports entre « le monde politique », pour prendre le vocabulaire médiatique, et la société dans son ensemble. Raisonnons aussi en des termes d’Etats nationaux. On pourra se poser la question de savoir quelle est l’image réciproque qu’ont les uns des autres les électeurs d’une part, et les responsables politiques, d’autre part. Si les rapports entre ces deux instances sont pensées en des termes de domination, de détermination, cela renforce, de la part des « décideurs », leur propension à s’illusionner sur leurs moyens d’action, sur le fait que leurs décisions soient immédiatement suivies des effets voulus. Réciproquement, cette même conception incite la population à tenter d’échapper à l’emprise de l’autorité publique.
On voit comment ces deux conceptions se renforcent mutuellement. L’emprise croissante de l’Etat suscite des comportements motivés par la volonté de s’y soustraire (fraude fiscale, petite ou grande, voire non participation aux élections…) et ces mêmes comportements justifient, de la part de l’Etat, la volonté de renforcer sa capacité de contrôle. (27)
Par contre, si ces rapports sont compris en des termes de détermination réciproque, les choses peuvent être assez différentes. Car lorsque l’élection et les institutions politiques sont conçues comme des moyens par lesquels la société entend avoir prise sur ses orientations fondamentales, les acteurs politiques tiennent alors ce mandat d’orientation du jeu de l’élection et ont pour tâche d’organiser le débat et la participation des citoyens. De façon complémentaire, la population a pour tâche de contrôler qu’il y ait bien concertation et de collaborer effectivement à ces offres de participation. Contraste donc, entre ces deux conceptions.
a) une détermination simple, où l’un domine unilatéralement l’autre ;
b) une détermination réciproque, où les maîtres-mots sont davantage partenariat, concertation, écoute et participation. (28)
Formulée en ces termes, l’opposition qui nous a occupée ici fait nettement pencher la balance en faveur de la deuxième attitude, davantage en accord, sans doute, avec les options d’ECOLO. Toutefois, la logique de l’action, tant individuelle que collective, ne nécessite-t-elle pas quelquefois, comme nécessaire énergie, cette dose d’inconscience ou de naïveté qui nous permet de croire en notre capacité à changer le cours des choses ? Ce constat bien démoralisant en a découragé plus d’un(e) et les a drapés de cynisme. C’est dès lors à cette sagesse d’une action sans illusions excessives que nous sommes invités.
A méditer et à agir !