Deux représentations du fait collectif.
Le concept de représentation est à la mode : autant s’en saisir également. Ce qui est en cause, c’est l’image réciproque qu’ont les uns des autres les électeurs d’une part, et les responsables politiques, d’autre part. Si les rapports entre ces deux instances sont pensés en des termes de domination, de détermination, cela renforce, de la part des « décideurs », leur propension à s’illusionner sur leurs moyens d’action, sur le fait que leurs décisions soient immédiatement suivies des effets voulus. Réciproquement, cette même conception incite la population à tenter d’échapper à l’emprise de l’autorité publique.
On voit comment ces deux attitudes se renforcent mutuellement. L’emprise croissante de l’État suscite des comportements motivés par la volonté de s’y soustraire (fraude fiscale, petite ou grande, voire non participation aux élections…) et ces mêmes comportements justifient, de la part de l’État, la volonté de renforcer sa capacité de contrôle. (10)
Par contre, si ces rapports sont compris en des termes de détermination réciproque, les choses peuvent être assez différentes. Car lorsque l’élection et les institutions politiques sont conçues comme des moyens par lesquels la société entend avoir prise sur ses orientations fondamentales, les acteurs politiques tiennent alors ce mandat d’orientation, du jeu de l’élection et ont pour tâche d’organiser le débat et la participation des citoyens. De façon complémentaire, la population a pour tâche de contrôler qu’il y ait bien concertation et de collaborer effectivement à ces offres de participation. Contraste donc, entre ces deux conceptions.
a) une détermination simple, où l’un domine unilatéralement l’autre ;
b) une détermination réciproque, où les maîtres-mots sont davantage partenariat, concertation, écoute et participation.
Une synthèse des apports de Marcel Gauchet.
Des apports de Marcel Gauchet, retenons particulièrement ceci : diaboliser le vote d’extrême-droite, revient à exclure encore davantage ceux dont les problèmes ne semblent pas pris en compte dans le débat politique légitime. Si « un sentiment d’exclusion » explique ce vote, le traitement politico-médiatique actuel du problème, au lieu de le combattre, le renforce, en ne le prenant pas en compte. Gauchet signale d’ailleurs que plus Le Pen est exclu de l’instance de légitimation que sont les médias, plus ceux qui ressentent aussi leur exclusion du jeu politique peuvent voir, dans ce rejet même, une confirmation du fait qu’ils ont raison de s’identifier à lui.
Au contraire donc, loin de considérer le vote d’extrême droite comme un danger pour la démocratie, on peut l’entendre comme un à appel plus de démocratie. La façon adéquate de répondre à cet appel serait donc de faire rentrer dans le débat public, non pas les « thèses de l’extrême-droite » mais la question de savoir comment, collectivement et démocra-tiquement, on pourra construire des règles qui permettent à des individus et des groupes différents, de vivre ensemble.
Ici, il faut sans doute distinguer les électeurs du récent scrutin, et les leaders de l’extrême-droite. Car les uns trompent, tandis que les autres sont trompés par les prometteurs de solutions simplistes, d’autant moins empressés à résoudre les problèmes qu’ils dénoncent que c’est de l’existence même de ces problèmes qu’ils vivent.
Une crise de l’action collective.
Cependant, au-delà des questions de l’immigration et de la sécurité, ce qui semble beaucoup plus fondamentalement en cause aujourd’hui, c’est le sentiment croissant d’une incapacité à avoir prise, collectivement, sur les grandes transformations qui travaillent la société. Ce qui est en crise, ce ne sont ni les valeurs, ni l’économie, ni l’énergie… par exemple, mais l’action collective elle-même. Notre société ne se représente plus comme capable de se transformer elle-même, il y a comme une perte généralisée de confiance dans les instruments qu’elle s’est donnés, au fil de son histoire, pour agir sur ses orientations fondamentales. Et cela semble être vrai, tant pour l’action organisée, (les difficultés du monde associatif sont là pour en témoigner), que pour l’action politique elle-même. C’est notamment cette question-là qui est posée au travers de l’idéologie ultralibérale : y a-t-il encore une légitimité pour une intervention de l’autorité publique dans le « jeu » socio-économique ? Dans les faits, les « lois du marché » échappent à l’emprise de l’action publique, et il semble que le réalisme politique consiste de plus en plus à le reconnaître, que ce soit au niveau national (ex: loi sur la compétitivité des entreprises…) au niveau européen (le Traité de Maastricht et la « libre circulation »…) ou au niveau mondial (GATT, OMC…) Au travers de ces exemples, les diverses autorités publiques paraissent vouloir organiser ainsi leur propre impuissance.
Ici, faisons à nouveau appel à une analyse de Marcel Gauchet. Au sortir de la « crise de ’29 », les moyens que la société s’est donnés pour intervenir sur ses orientations fondamentales donnent à l’État les moyens d’intervenir dans l’économie. Le cadre conceptuel keynésien vient fournir les instruments scientifiques à cette volonté. Or, depuis la « « crise du pétrole », c’est cela même qui est en cause, pour plusieurs raisons. La mondialisation de l’économie, d’abord, quand les outils de la théorie keynésienne sont davantage pensés dans un cadre national fermé. L’offensive idéologique libérale ensuite, reaganisme et thatchérisme en tête. Mais surtout, imprévisibilité croissante de l’avenir. Les outils de politique économique imaginés par Keynes impliquaient une relative stabilité, une certaine prévisibilité de la « conjoncture », sur laquelle devait s’appuyer les plans quinquennaux et autres moyens de planification économique. Or, la mondialisation aidant, l’avenir est, de fait, de plus en plus imprévisible. L’État, comme acteur, est donc privé de ses moyens d’action. Si ce n’est plus l’État, quel est aujourd’hui l’acteur qui personnalise la capacité d’action dans un environnement incertain? Le manager de P.M.E., répond Gauchet, expliquant de même coup les (in)fortunes politico-médiatiques de Tapie et de Berlusconi, mais aussi la place de l’entreprise comme acteur dominant, non seul le seul plan économique, mais également au plan idéologique! La figure emblématique de l’acteur capable d’agir en situation d’incertitude, c’est aujourd’hui le responsable de P.M.E. et cette figure semble monopoliser la scène.
Dans ce contexte, l’action sociale et l’action politique sont jaugées, non plus sur base de critères propres, sur base de leur capacité à rendre compte des débats dont la société est le siège et à définir les orientations et les actions qui s’imposent, mais selon des critères, des indicateurs issus du monde économique. Du « taux de pénétration » de Guy Mathot, au marketing des organisations sociales, c’est bien au monopole de fait du mode de penser et d’agir économiques auquel nous assistons. (11)
Des transformations sociales capitales (défis informatique et technologique, valeur -notamment culturelle- du travail, exclusions diverses, logement, urbanisation, recherche scientifique et médicale, génie génétique, monnaie électronique, autoroutes de l’information… à titre d’exemple) ces enjeux fondamentaux ne sont pas, ou si peu, intégrés dans le champ politique, dans le débat public, en des termes qui alimenteraient la confrontation et la négociation politiques.