5. Les principaux concepts de l’Analyse Stratégique.
5.1. March et Simon : rationalité limitée et stratégie
C’est là raisonner avec « une logique a priori, selon laquelle l’homme, dans une perspective synoptique, chercherait la meilleurs solution à tout problème. » Or,
…l’être humain est incapable d’optimiser. Sa liberté et son information sont trop limitées pour qu’il parvienne. Dans un contexte de rationalité limitée, il décide de façon séquentielle et choisit pour chaque problème qu’il a à résoudre la première solution qui correspond pour lui à un seuil minimal de satisfaction. » (2)
La démarche de recherche devient alors prioritaire par rapport à la question du modèle d’explication choisi. Cette démarche s’organise autour du concept central de stratégie.
1. L’acteur n’a que rarement des objectifs clairs et encore moins des projets cohérents; (ex: des conséquences imprévues de son action l’amenant à reconsidérer sa position)
2. Son comportement est actif. Même s’il est toujours contraint et limité, il n’est jamais totalement limité;
3. Ce comportement a toujours un sens. Cette rationalité est liée, non à des objectifs clairs et explicites, mais s’organise par rapport à des opportunités (contexte) et par rapport aux comportements des autres acteurs;
4. Ce comportement présente un double aspect: un aspect offensif, (la saisie d’opportunités en vue d’améliorer sa situation) et un aspect défensif (le maintien et l’élargissement de sa marge de liberté).
5. Il n’y a donc plus de comportement irrationnel: c’est là l’utilité du concept de stratégie.
Derrière les humeurs et les réactions affectives il est en effet possible à l’analyste de découvrir des régularités, qui n’ont de sens que par rapport à une stratégie. Celle-ci n’est donc rien d’autre que le fondement inféré ex post des régularités de comportements observés empiriquement. Il s’en suit qu’une telle « stratégie » n’est nullement synonyme de volonté, pas plus qu’elle n’est nécessairement consciente. (3)
Mais la réflexion sur l’acteur n’est pas suffisante, puisque son comportement ne peut se concevoir en dehors du contexte d’où il tire sa rationalité.
5.2. Qu’est-ce que le pouvoir?
La principale question posée par l’Analyse Stratégique est la question du pouvoir.
Dans une première approche, on pourra définir le pouvoir comme la capacité qu’a un individu ou un groupe d’agir sur un autre individu ou un autre groupe. Capacité, agir, autre : trois mots qui supposent un caractère relationnel à cette notion de pouvoir.
Le pouvoir, ce n’est donc pas ce qu’une personne possède pour influencer l’autre. Ici, on ne conçoit pas le pouvoir comme un attribut (contre exemple : Tintin et Le Sceptre d’Ottokar).
Cette conception du pouvoir suggère une certaine réciprocité. Exemple: un.e chef-éducateur/trice peut donner des consignes, que les éducateurs/trices peuvent très bien suivre avec « conscience professionnelle » ou dans le seul souci de « se couvrir ». Le/la chef-éducateur/trice dépend donc aussi du bon vouloir des éducateurs/trices.
Cette réciprocité suppose que les différentes personnes connaissent les enjeux dans les différents niveaux hiérarchiques, tout au moins dans les limites de leur rationalité (voir ci-dessus, section 3.). Exemple : Le/la chef-éducateur/trice peut se trouver pris entre le marteau et l’enclume (entre les éducateurs/trices et ses supérieurs hiérarchiques). C’est la connaissance qu’ont de ce fait les éducateurs/trices qui leur donne un pouvoir sur leur supérieur hiérarchique direct.
Prenons la définition de la notion de pouvoir telle que la propose Robert DAHL: « Le pouvoir de A sur B est la capacité de A d’obtenir que B fasse quelque chose qu’il n’aurait pas fait sans l’intervention de A ».
A cette définition linéaire, il faut ajouter, comme nous venons d’y insister, la dimension de réciprocité. Cette définition devient alors la capacité de A d’obtenir que, dans sa relation avec B, les termes de l’échange lui soient favorables.
5.3. Zone d’Incertitude
Ce concept met l’accent sur l’autonomie et le pouvoir, deux notions liées. Exemple : le supérieur hiérarchique n’a pas 100 % de certitude que ses consignes seront suivies. Il y a des incertitudes quant à la manière dont les subalternes vont interpréter ses consignes.
Chaque acteur dispose donc, quelque soit l’endroit où il se trouve, d’une zone au sein de laquelle il rend son comportement incertain, imprévisible pour les autres acteurs. C’est ce que Crozier et Friedberg nomment une « Zone d’Incertitude ». Ainsi, accroître son pouvoir, c’est accroître la zone au sein de laquelle on peut avoir un comportement imprévisible, indéterminé.
Ajoutons que, du point de vue de l’organisation dans sa totalité, vouloir faire disparaître de telles zones, rechercher la prévisibilité totale, serait non seulement impossible mais aussi inefficace. Quand bien même on y parviendrait, on aboutirait à un système rigide, aux réactions stéréotypées, incapable de générer les réponses nouvelles adaptées aux changements de l’environnement.
Ce concept présente également une autre face. En effet, l’organisation dans son ensemble affronte elle aussi des incertitudes. Parmi les acteurs de l’organisation, ceux qui, plus que d’autres, ont du contrôle sur ces incertitudes, détiennent aussi de ce fait davantage de capacité d’influence dans l’organisation.
5.4. Les Sources du Pouvoir.
Selon l’A.S., on peut distinguer quatre grandes sources de pouvoir correspondant aux différents types de source d’incertitude particulièrement pertinentes.
Mais il faut bien saisir qu’
une source d’incertitude n’existe et ne prend sa signification dans les processus organisationnels qu’à travers son investissement par les acteurs qui s’en saisissent pour la poursuite de leurs stratégies. Or, l’existence « objective » ne nous dit rien sur la volonté ou plus simplement sur la capacité des acteurs de véritablement saisir et utiliser l’opportunité qu’elle constitue. » (4)
5.4.1. 1ère source:
liée à la possession d’une compétence ou d’une spécialisation fonctionnelle difficilement remplaçable.
L’expert possède seul le savoir nécessaire pour surmonter des problèmes cruciaux: il pourra alors négocier des avantages. Notons que cette expertise est bien sûr relative. Mais beaucoup d’acteurs ont un monopole de fait parce que leur remplacement est trop coûteux pour l’organisation. Vu sous cet angle, ce peut être le cas de beaucoup de personnes.
5.4.2. 2ème source:
liée aux incertitudes venant des relations entre l’organisation et son (ses) environnement(s).
Il faut prendre en compte ici les environnements pertinents, sources potentielles de perturbations. Individus et groupes peuvent avoir, au sein de l’organisation un pouvoir considérable par leurs appartenances multiples, leur capital de relations dans tel ou tel segment de d’environnement.
C’est là le pouvoir dit du « Marginal Sécant », c.-à-d. d’un acteur qui est partie prenante de plusieurs systèmes d’action en relation les uns avec les autres.
5.4.3. 3ème source:
liée à la façon dont l’organisation organise la communication et les flux d’information entre ses unités et ses membres.
Pour bien faire sa tâche, un individu aura besoin d’informations détenues par d’autres que lui, et dont il dépend. Cette communication peut être interne ou externe.
3.4.4. 4ème source:
liée à la connaissance et à l’utilisation des règles organisationnelles.
Si les règles sont en principe destinées à supprimer les sources d’incertitudes, elles ont, dans le concret, l’effet d’en créer de nouvelles. Ainsi la règle, vue comme moyen de contrôle par le supérieur peut aussi être utilisée comme une protection par le subalterne. Ou encore, le supérieur peut tolérer des non respects de la règle, en obtenant par ce moyen des choses, sous la menace d’un retour toujours possible à l’application orthodoxe de la règle contournée.
Notons que cette capacité à user de façon informée, des règles du fonctionnement de l’organisation peut concerner les règles, tant explicites qu’implicites.
Synthèse et présentation :
Gérard PIROTTON ■