Cela étant dit, allons plus loin, en réfléchissant cette fois en des termes stratégiques : cette manière de s’exprimer suscite-t-elle les effets attendus ? En divers endroits, le ton que vous avez utilisé est celui du mépris à l’égard des acteurs qui font la décision politique, singulièrement en France. On peut certes y voir une réponse au mépris si souvent affiché par le sommet de l’État français à l’égard, notamment, de celles et ceux qui alertent sur l’état de la planète. On pourrait s‘attarder sur ce mépris : mais faisons court. C’est en réalité une arme à double tranchant, une arme susceptible de blesser tout autant celui qui s’en sert que celui qu’elle vise, selon l’adage : « D’abord, je vous traite comme j’aimerais être traité par vous, ensuite je vous traite comme vous-même l’aurez fait avec moi ».
Mais on peut aussi lire cette attitude comme votre réponse à cette question en apparence toute simple : pourquoi les décideurs politiques ne comprennent-ils pas ce que disent les scientifiques ? Et votre réponse est celle-ci : parce qu’ils sont bêtes ! Ah, bien sûr, cela nous fait plaisir. Mais admettons tout de même que d’autres réponses sont envisageables. Pour ma part, je propose celle-ci : si les politiques n’entendent pas les signaux scientifiques, c’est précisément parce qu’il s’agit de signaux scientifiques et non de signaux politiques ! Développons.
La plupart des scientifiques estiment que leur rôle consiste, pour l’essentiel, à « dire les faits ». Au mieux, ils en dégagent quelques préconisations. C’est là, proposait Bruno Latour, une des interprétations possibles du film « Don’t Look Up ! » Dans cette fiction métaphorique, les scientifiques pensent que leur responsabilité ne va pas au-delà et qu’ils ont fait le job en se limitant à exposer les faits.
Ayons ici recours à un élément d’histoire. (1) En 1971, âgé alors de 29 ans, Denis Meadows est invité à faire une présentation d’une version intermédiaire de son futur rapport, devant une délégation du Club de Rome, commanditaire de cette étude. Il est sidéré par l’incompréhension qu’il constate chez ses interlocuteurs de notions, pourtant élémentaires à ses yeux, comme la différence entre progression linéaire et progression exponentielle. On demande alors aux chercheurs de rendre pédagogiquement plus explicites les notions utilisées. C’est Donella Meadows qui se charge de cette rédaction. A la lecture de cette nouvelle version, Aurélio Peccei, un des fondateurs du Club de Rome, ce serait alors écrié : « C’est cela que je veux, pas un rapport scientifique ». On le saura donc, Donella Meadows est bien l’autrice du « Rapport Meadows ». Dès lors, si des capitaines d’industrie, comme ceux qui constituaient cette délégation, étaient incapables de comprendre ces notions, que dire alors de publics plus larges ?