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Pargerardpirotton

Canicules 2026 : communiquer et politiser

Soleil 42°C -Incendies Fagnes

Temps de lecture : 10 :00

Événements climatiques extrêmes… il est tentant de s’en saisir et communiquer. Oui mais alors, en prenant la mesure du fonctionnement des cerveaux humains et en identifiant les acteurs qui ont compris comment s’en servir, au service de la défense de leurs intérêts mortifères. Et en comprenant aussi pourquoi la plupart des politiques semblent ne pas entendre les avertissements des scientifiques.

Les humains comprennent ce qui les entoure sur base de cadres d’interprétation : les frames. C’est à travers eux que se construisent les opinions. Le comprendre et s’en servir est vital, si l’on veut que ces événements extrêmes soient associés à des causes et à des responsables. Et si l’on veut que ces constats guident des politiques largement légitimées par les populations

Que croire ?

Canicules, sécheresses, méga-feux, désolations… Pour les écologistes, il est tentant, bien sûr, de saisir cette opportunité pour « communiquer » sur le sujet. On stigmatise, à juste titre, l’inaction, l’imprévoyance, l’aveuglement, le court-termisme, la légèreté, l’amateurisme des pouvoirs publics. Dans un tel contexte, communiquer ainsi est bien sûr essentiel, mais il importe aussi d’en mesurer les limites. Examinons cela, sous l’angle de l’approche cognitive du langage. On va le voir, cela vient interroger nos croyances sur l’entendement humain, si pas les remettre en cause.

Une première croyance pourrait se formuler ainsi : les gens savent que ces épisodes sont liés aux perturbations du climat. Ils sont conscients que ces bouleversements du climat de la terre sont le résultat des activités humaines depuis le début de l’aire industrielle. On voit alors qu’il suffit d’expliciter cette croyance pour mettre au jour ses limites.

Une deuxième croyance, tout aussi déraisonnable, consiste à estimer que cette conscience conduit vers l’action. Or, rien n’est moins vrai. Connaître les méfaits de la vitesse au volant, du tabac ou de l’alcool n’empêche ni les accidents mortels, ni les cancers du poumon, ni la cirrhose du foie. De plus, ici, la confusion logique si fréquente entre météo et climat vient renforcer ce constat et ses conséquences. Quand il pleut, on prend un parapluie ; quand il fait chaud, on prend un parasol. On ne cherche pas à empêcher la pluie, on ne cherche pas à empêcher le soleil. Tout le monde sait que l’on ne peut agir sur la météo, c’est le bon sens ! En clair : savoir ne conduit pas à agir et l’information ne conduit pas à l’action.

Troisième croyance : les événements ont eu cette fois une telle démesure que les gens comprendront et seront prêts à changer leur mode de vie. Or, comme on a pu le voir lors des inondations mortelles de juillet 2021, il n’en va pas ainsi. Le premier mouvement des « gens » est d’accuser les autorités d’avoir mal géré les barrages, plutôt que de voir, dans la démesure même de ces événements, une nouvelle manifestation des dérèglements climatiques et une nouvelle incitation à en tirer cette conclusion : il est vital de procéder à des changements collectifs radicaux.

Résumons : nous croyons que les gens savent, nous croyons que le savoir mène à l’action. Et dans la phrase précédente, c’est le verbe « croire » qui est important !

« Frame first ! »

Soulignons-le : une information factuelle ne peut voir sa signification construite, que si les destinataires disposent préalablement du ou des cadres de compréhension qui permettent une telle construction. Rappelons-nous aussi cette affirmation : ce qui compte, ce n’est pas tant ce que nous disons, que ce que les gens comprennent !

Conséquence pratique : il s’agit donc de communiquer, non d’abord des faits et des pistes d’action, mais bien davantage des frames, c’est-à-dire des cadres, des schémas de compréhension ([1]). Sur le thème des dérèglements climatiques, au premier rang de ces frames figure celui-ci :

Les activités humaines -entendons ici les modes de production industrielle et agricole– perturbent des grands équilibres du climat du globe. Tout cela est solidement documenté. Et c’est une bonne nouvelle, car si les dérèglements du climat sont le fruit des activités humaines, alors on peut agir. Il faut modifier ces activités humaines. Tout cela est assez logique, finalement. Cela prendra un certain temps, pendant lequel il s’agira de s’adapter. Cela met sur les épaules des pouvoirs publics et sur les responsables des activités agricoles et industrielles de solides responsabilités. C’est cela que la population attend d’elles et eux : une conduite responsable, prévoyante, à la hauteur de cet enjeu : préserver la vie humaine sur terre.

C’est un des frames essentiels à répéter. Le tenir pour acquis serait une erreur considérable. Sans un tel frame, des informations factuelles seront comprises sur base d’autres cadres de raisonnement, impropres à faire les liens entre manifestations climatiques, activités humaines, nécessité et possibilités d’agir, quand ce n’est pas les nier. Des informations factuelles seraient insérées dans des cadres impropres et semant la confusion, distillés par les marchands de doute et par les défenseurs des activités toxiques. Ce frame doit donc être répété par le plus d’acteurs et via le plus de canaux de diffusion possible. Car ce n’est que dans un tel cadre que des informations factuelles pourront être comprises et conduire, tant à l’identification des responsabilités, de pistes d’action ainsi qu’à leur mise en œuvre.

 

Il serait temps que celles et ceux qui veulent la paix apprennent à s’organiser de manière aussi efficace que celles et ceux qui veulent la guerre.

Martin Luther King

Quand les crises durent… ce ne sont plus des crises !

Les frames, conçus comme un procédé cognitif des plus fondamentaux nous permettant d’attribuer du sens à nos environnements, aux mots pour les désigner et nous concerter avec nos semblables, présentent une série de caractéristiques majeures qu’il s’agit de bien prendre en compte([2]).

Dans cette approche, on ne peut pas … ne pas cadrer ! Et lorsque nous donnons sens à une préoccupation depuis l’intérieur d’un cadre, cela oriente le projecteur sur des causes, des acteurs, des solutions et par conséquent, cela place dans l’ombre d’autres acteurs, d’autres causes, et d’autres solutions. Les frames sont activés par les mots qui sont utilisés. Ainsi, la phrase ci-dessus comporte le mot « projecteur », que l’on peut certes associer au spectacle, à une scène, à des coulisses, aux comédien·nes, aux décors… mais aussi à la lumière et donc la vision, activant ainsi un schéma du type « Voir, c’est comprendre », que l’on retrouve aussi par exemple dans l’expression « Le siècle des Lumières ».

De cette propriété des mots d’activer un frame plutôt qu’un autre([3]), découle une conséquence pratique essentielle : selon les frames que nous voulons voir activés par les destinataires, nous avons intérêt à en privilégier certains, et à en éviter résolument d’autres. Le mot « crise » est de ceux-là.

En effet, ce terme évoque l’expérience d’un mauvais moment à passer, d’un moment de tension, plus ou moins extrême, qu’il s’agit de traverser, avant un retour à la normale. Le mot « crise » conduit à espérer, en attendant que ça passe, un retour à un équilibre précédent, voire à un nouvel équilibre. Parler d’épisodes caniculaires, en les cadrant ainsi comme un mauvais moment à passer, revient donc à susciter l’espoir illusoire d’un retour le plus rapide possible à la normale, un moment désagréable que l’on s’empressera d’oublier. Résumons ce point : baser nos communications sur l’opportunité que représentent des épisodes caniculaires, vécus, perçus et espérés comme passagers et provisoires, revient donc à associer nos signaux d’alarmes… à de l’éphémère !

Bien sûr, nous savons ce qu’il faudrait faire. Mais nous ne savons pas comment nous serions réélus, après cela ! 

Jean-Claude Juncker

Alarmes scientifiques et signaux politiques

 On entend souvent dire : « Comment est-il possible que les politiques n’écoutent pas les avertissements des scientifiques ? » La réponse peut être très « carrée » : si les politiques n’écoutent pas les sonnettes d’alarme tirées par les scientifiques, c’est précisément parce que ces alarmes sont scientifiques, et non pas politiques ! Les mandataires politiques perçoivent les signaux formatés à leur destination, dans les catégories du politique. À ce jeu-là, reconnaissons-le, les lobbyistes sont incontestablement les plus forts ! Ils sont supérieurement organisés et efficaces, et cela depuis longtemps, comme l’ont si bien montré Naomi Oreskes et Erik M. Conway dans « Les marchands de doute »([4]).

Posées en ces termes, les choses deviennent alors assez claires. Ce que nous avons à faire, c’est transformer des déclarations scientifiques en signaux politiques. Et pour cela, il s’agit de s’organiser. En paraphrasant Martin Luther King, nous pourrions dire : il serait temps, pour celles et ceux qui se soucient de la vie humaine sur terre et de son avenir, d’apprendre à s’organiser de manière aussi efficace que celles et ceux qui privilégient les appétits démesurés des actionnaires et les obsessions délirantes et mortifères des milliardaires et de leurs idéologues.

La question suivante arrive assez logiquement : quels sont donc les signaux politiques pertinents qui peuvent être adressés « à qui de droit » ? Mais c’est l’élection, pardi ! Attention toutefois : pour que cela fonctionne, ces signaux doivent être consistants, cohérents, répétés et tenir dans la durée. Alors, comment y arriver ?

C’est le moment de se référer aux onze conseils que George Lakoff adresse aux progressistes dans son fameux « La guerre des mots »([5]), et singulièrement le conseil N°9. Comme les conservateurs l’ont très bien réussi, malgré leurs différences, unissez-vous et coopérez, insiste-t-il. Par-delà les différentes préoccupations et terrains d’action -les fameux « silos »-, identifiez, reconnaissez, partagez et mobilisez systématiquement des valeurs communes de base.

 L’une des plus grandes erreurs que commet le Parti démocrate est de se concentrer sur les campagnes électorales et non sur le cadrage permanent du débat public. »

George Lakoff, « La guerre des mots » (2026), page 109

Il en va de même pour les frames. Eux aussi doivent être identifiés, formulés, explicités et répétés par le plus grand nombre d’acteurs et via le plus de canaux de diffusion possible. On a donc besoin de tout le monde ; in fine des électeurices, bien sûr, mais aussi de celles et ceux qui peuvent contribuer à nourrir leurs opinions : associations petites ou grandes, corps intermédiaires, créateurices de contenus sur les RS… constituant ainsi un nouveau bain culturel, peu à peu et de plus en plus relayé, gagnant de ce fait une nouvelle force d’évidence[6].

Mais ne sous-estimons pas les difficultés. Dans un contexte où tant d’associations jouent leur survie, la tentation est grande, pour chacune d’elles, de croire qu’en la jouant solo, en espérant que le boulet passera à côté, on réussira à s’en sortir. Or, cette croyance est en réalité une médaille qui a nécessairement son revers : « Diviser pour régner ».

 

 

So, what ? Well, a good frame !

sumons. Si l’on veut mobiliser les populations sur la nécessité d’agir face aux dérèglements des grands cycles climatiques et à la disparition dramatiques des espèces vivantes, nous avons tout intérêt à nous informer de comment nos messages seront compris. La notion de frame permet de décrire cette caractéristique majeure de l’entendement humain : nos compréhensions s’inscrivent dans et s’accrochent à des cadres, que nos mots peuvent activer. Implication majeure : il faut commencer par activer les bons cadres, avec les bons mots. Au premier rang de ces frames nécessaires, il y a donc celui-ci :

Ce sont les activités humaines qui détruisent les espèces vivantes dont nous dépendons, ce sont les activités humaines qui perturbent les grands mécanismes et équilibres qui régulaient le climat de la terre.

Sans un tel frame, des images d’incendies titanesques et de pompiers héroïques, de fontes des glaces et d’avalanches en haute montagne, de coraux morts ou d’automobilistes piégés dans leurs voitures, au sein d’inondations dantesques, ne susciteront au mieux que tristesse et empathie. Mais elles seront abordées comme des images de catastrophes « naturelles », et non comme les conséquences annoncées des activités industrielles. Ouvrons donc nos messages par l’affirmation de la responsabilité des activités humaines. C’est à partir de ce frame et seulement à partir de lui que la suite du message (identifier les responsables et la nécessité autant que la capacité d’agir) pourra être entendu.

Passons alors à quelques exemples. Ce ne sont pas des modèles, mais davantage des tentatives, à reprendre, à tester, à répéter.

Cet été, des centaines de millions d’habitants ont fait face à des chaleurs extrêmes, à cause des énergies fossiles. De plus en plus de gens sont confrontés à des températures record et ce n’est certainement pas un hasard ! L’industrie des énergies fossiles est directement liée aux épisodes de chaleur extrêmes.

De grands équilibres ont permis jusqu’ici les conditions de vie sur terre. Ils sont désormais bouleversés par les effets des modes de production et de distribution des produits industrialisés.

Les humains ont changé le monde. Les grands équilibres climatiques sont bousculés, le vivant est menacé et nous aussi. Ce sont les activités humaines qui l’expliquent : c’est ce qu’on appelle l’anthropocène ! Nous devons donc changer les manières de produire, de transporter, de consommer, d’habiter, de nous déplacer… Protégeons le reste du vivant dont nous dépendons : c’est en notre pouvoir. Faisons-le, ensemble. Peut-il y avoir un projet plus exaltant !?

Les activités humaines, c-à-d plus précisément les procédés de production, de transport et de distribution de biens industriels et agricoles ont perturbé et aggravé le dérèglement des grands cycles climatiques et la destruction des espèces vivantes. Si nous voulons préserver une planète habitable, c’est tout cela qu’il faut changer. Cela vaut le coup, non !?

Donc, d’abord le frame, et le bon !

 

La boussole pour orienter ces changements doit être celle de la justice

Politiser les canicules… et le reste !

Pourquoi les politiques n’entendent-ils pas les avertissements des scienti-fiques ? Parce que les signaux que les politiques écoutent, ce sont les signaux politiques. Et en démocratie, le signal politique majeur, c’est tout de même le résultat des élections !

Tel est donc l’enjeu : faire en sorte que les électeurices votent pour des représentant·es politiques prévoyant·es et conséquent·es, des politiques qui estiment que leur responsabilité est d’imposer aux acteurs économiques et financiers des règles du jeu qui protègent les biens communs et ne soient pas soumis aux intérêts et à l’efficacité des lobbyings toxiques, des politiques qui financent les moyens publics de protection civile et d’adaptation des territoires aux effets du nouveau régime climatique et des politiques qui réorientent résolument toutes les activités humaines vers une réduction des pollutions de toutes sortes. Et la boussole pour orienter ces changements doit être celle de la justice.

C’est par le vote que l’on peut donner ce signal, c’est par ce vote, franc, constant et massif, qu’on peut aussi les investir de la pleine légitimité pour ce faire.

De tels votes, cela se prépare ! Et une bonne stratégie, ainsi que de bonnes pratiques de communication y participent. Concertons-nous et ouvrons systémati-quement nos messages en affirmant la responsabilité des activités humaines, mieux, la responsabilité de celles et ceux qui les pilotent. Ce sont ces activités qui ont dérèglé les grands équilibres écologiques et climatiques. Soulignons ensuite la possibilité autant que la nécessité d’agir, en encadrant et en orientant toutes les activités humaines au service de cet objectif : permettre à la terre de continuer à nous héberger ! Peut-il y avoir objectif politique plus vital et plus motivant ?

Politiser la canicule et non s’ajuster à une météo changeante, c’est cela : pointer consciencieusement les responsabilités et agir, politiquement, en conséquence !

 

Gérard Pirotton,

Août 2026

Références

[1] Pour des développements de cette notion, on pourra se reporter à : George LAKOFF, (2026) « La guerre des mots, ou comment contrer le discours des conservateurs », Les Petits Matins, Paris. (Pages 31 à 66)

Pour une application plus particulière de la notion aux questions environnementales, on consultera :
Gérard PIROTTON, (2022), « La façon dont nous « cadrons » l’environnement est importante, voici pourquoi… ». https://etopia.be/blog/2022/12/22/la-facon-dont-nous-cadrons-lenvironnement-est-importante-pourquoi

[2] Cette notion de frame est déterminante. Elle oriente notamment la vigilance du « Framelab » d’Etopia. Voir : Le « Framelab » d’Etopia

Elle est aussi utilisée comme notion de base de cet autre ouvrage de George LAKOFF, (2009), « The Political Mind. A cognitive Scientist’s Guide to your Brain and its Politics », Penguin Books.

[3] Ce point a été tout particulièrement étudié par le linguiste Charles FILLMORE. On pourra consulter, pour décrire son ambitieux projet : Charles FILLMORE, Beryl T. ATKINS, (1992), « Toward a frame-based lexicon: the semantics of RISK and its neighbors », in : A. Lehrer and E. F. Kittay (eds), Frames, Fields and Contrasts. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum, pp. 75–102.

[4] Naomi ORESKES, Erik M. CONWAY, (2021), « Les marchands de doute. Ou Comment une poignée de scientifiques on masquait la vérité sur les enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique », Le Pommier. [Ed. Orig. Américaine : 2010]

[5] Voir : George LAKOFF, (2016) « La guerre des mots, ou comment contrer le discours des conservateurs. » (Op. Cit.) Pages 64 à 66)

[6] On fera ici le lien avec la question du rôle des médias « traditionnels ». Voir notamment : Gérard PIROTTON (2023), « Parler du climat. Pour être compris et faire adhérer » – Parler du climat

Pargerardpirotton

Lettre Ouverte à Johann Chapoutot

Lettre Ouverte à Johann Chapoutot

À propos de son essai, co-écrit avec Dominique Bourg : « Chaque geste compte », Manifeste contre l’impuissance publique, Gallimard, Paris, 2022.

Cher monsieur Chapoutot,

 

J’ai eu l’occasion de vous entendre dans l’émission de Mathieu Vidard, « la Terre au carré », diffusée sur France-Inter ce 13 novembre 2023 et je vous en remercie.

Je voudrais tout d’abord commencer par cette affirmation préliminaire : je suis entièrement d’accord avec vous ! J’admire votre travail. Durant plus de 25 ans, j’ai donné des cours de sociologie des organisations à des cadres et des futurs cadres du secteur non-marchand. J’ai quelquefois rencontré de la fascination pour l’efficacité prêtée aux pratiques managériales du privé ! Vos travaux m’ont régulièrement permis de répondre à ces interpellations, en insistant au contraire sur la nécessaire cohérence à construire et entretenir, avec vigilance, entre les aspirations du secteur non-marchand et les pratiques d’organisation du travail à mettre en œuvre. Merci pour cela, aussi. « Manifeste contre l’impuissance publique » est aussi dans ma pile des lectures en attente…

 

Si je me permets d’insister sur ce point, ce n’est pas par flagornerie, mais pour que nous puissions considérer comme point de départ notre accord sur le fond de ce que vous avez avancé. Je rejoins aussi l’énergie d’indignation que vous avez manifestée. Les nécessaires changements ne sont pas là : c’est affolant et scandaleux.

Cela étant dit, allons plus loin, en réfléchissant cette fois en des termes stratégiques : cette manière de s’exprimer suscite-t-elle les effets attendus ? En divers endroits, le ton que vous avez utilisé est celui du mépris à l’égard des acteurs qui font la décision politique, singulièrement en France. On peut certes y voir une réponse au mépris si souvent affiché par le sommet de l’État français à l’égard, notamment, de celles et ceux qui alertent sur l’état de la planète. On pourrait s‘attarder sur ce mépris : mais faisons court. C’est en réalité une arme à double tranchant, une arme susceptible de blesser tout autant celui qui s’en sert que celui qu’elle vise, selon l’adage : « D’abord, je vous traite comme j’aimerais être traité par vous, ensuite je vous traite comme vous-même l’aurez fait avec moi ».

Mais on peut aussi lire cette attitude comme votre réponse à cette question en apparence toute simple : pourquoi les décideurs politiques ne comprennent-ils pas ce que disent les scientifiques ? Et votre réponse est celle-ci : parce qu’ils sont bêtes ! Ah, bien sûr, cela nous fait plaisir. Mais admettons tout de même que d’autres réponses sont envisageables. Pour ma part, je propose celle-ci : si les politiques n’entendent pas les signaux scientifiques, c’est précisément parce qu’il s’agit de signaux scientifiques et non de signaux politiques ! Développons.

La plupart des scientifiques estiment que leur rôle consiste, pour l’essentiel, à « dire les faits ». Au mieux, ils en dégagent quelques préconisations. C’est là, proposait Bruno Latour, une des interprétations possibles du film « Don’t Look Up ! » Dans cette fiction métaphorique, les scientifiques pensent que leur responsabilité ne va pas au-delà et qu’ils ont fait le job en se limitant à exposer les faits.

Ayons ici recours à un élément d’histoire. (1) En 1971, âgé alors de 29 ans, Denis Meadows est invité à faire une présentation d’une version intermédiaire de son futur rapport, devant une délégation du Club de Rome, commanditaire de cette étude. Il est sidéré par l’incompréhension qu’il constate chez ses interlocuteurs de notions, pourtant élémentaires à ses yeux, comme la différence entre progression linéaire et progression exponentielle. On demande alors aux chercheurs de rendre pédagogiquement plus explicites les notions utilisées. C’est Donella Meadows qui se charge de cette rédaction. A la lecture de cette nouvelle version, Aurélio Peccei, un des fondateurs du Club de Rome, ce serait alors écrié : « C’est cela que je veux, pas un rapport scientifique ». On le saura donc, Donella Meadows est bien l’autrice du « Rapport Meadows ». Dès lors, si des capitaines d’industrie, comme ceux qui constituaient cette délégation, étaient incapables de comprendre ces notions, que dire alors de publics plus larges ?

Le savoir ne conduit pas à l’action

S’il est une leçon à tirer de tout cela, c’est qu’il nous faut renoncer à la croyance, je souligne le terme, cette croyance qui est un implicite nécessaire à tout exposé scientifiquement argumenté : « Si ils et elles comprennent, ils et elles agiront en conséquence. » Or, les travaux en sciences cognitives l’ont abondamment montré, ce n’est pas la compréhension rationnelle qui est le moteur de l’action, mais d’autres ressorts de la cognition humaine. Nous sommes des scientifiques : écoutons donc ce que disent les scientifiques… des sciences cognitives et de la communication. (2)

Cette croyance selon laquelle le savoir conduirait à l’action est contestée depuis des dizaines d’années par les travaux en psychologie sociale et d’autres sciences sociales (pensons notamment à la réduction de la dissonance cognitive). De plus, comme le note aussi Thierry Liebaert, (3) avec une certaine ironie, on peut aussi constater une corrélation entre d’une part le niveau d’éducation et d’information et d’autre part le fait d’avoir des comportements et modes de vie dommageables pour le climat et la biodiversité. 

Si l’on veut permettre aux opinions publiques de s’approprier des discours scientifiques (tout le monde n’a pas fait « Bac+5 »), il s’agit donc de le faire dans des termes qui ne nécessitent pas, pour les comprendre, la maîtrise de compétences dont l’acquisition exige des années de travail. Mais il s’agit plus encore de le faire dans des termes susceptibles de susciter l’adhésion la plus large.

Des signaux politiques

Reprenons donc notre question, autant que la réponse que je propose de lui donner : pourquoi les décideurs politiques ne comprennent-ils pas ce que disent les scientifiques ? Réponse, parce qu’un énoncé scientifique n’est pas un signal politique. Le signal politique, c’est celui qui est donné par le résultat des élections.

En continuant à argumenter sur la seule base de données scientifiques, nous ne toucherons au mieux qu’une dizaine de pourcent de la population ce qui, singulièrement dans un système électoral majoritaire, ne constitue pas une masse critique suffisante pour constituer un signal politique qui puisse être entendu et peser en conséquence.

En continuant à argumenter sur la seule base de données scientifiques, nous négligeons les leçons d’autres études scientifiques qui l’affirment : lorsque les faits viennent contredire des cadres de pensée, ces cadres sont maintenus et les faits sont ignorés. Ainsi que l’affirme le cognitivo-linguiste George Lakoff : « Croire que les gens abandonneront leurs croyances irrationnelles face à la force des preuves qui leur sont présentées est elle-même une croyance irrationnelle, non étayée par des preuves. »

En continuant à argumenter sur la seule base de données scientifiques, nous aurons sans doute la satisfaction de nous draper dans la certitude d’avoir raison ; mais cette cape revient, pragmatiquement, à nous rendre invisibles aux yeux de celles et ceux qui partagent d’autres repères que les nôtres.

 

Cher Monsieur Chapoutot, j’espère avoir pu vous intéresser. Je serai ravi de poursuivre cet échange avec vous, sous quelque forme que ce soit.

Soyez assuré de mon admiration pour votre travail.

Au plaisir de vous lire et de vous entendre.

Gérard Pirotton

 

(1) Voir notamment:   https://gerardpirotton.be/parler-du-climat

(2)   https://etopia.be/blog/2022/09/27/le-petit-lakoff-sans-peine

(3)   LIBAERT Thierry, (2020), « Des vents porteurs. Comment mobiliser (enfin) pour la planète », le Pommier, Paris)

Pargerardpirotton

Il pleut sur Nantes ou… on y danse ?

Su’ l’pont de Nantes...

Vous connaissez la chanson ? Je vous fais le pitch. Une mère interdit à sa fille de se rendre à un bal. Cette dernière s’y rend tout de même, avec l’aide/incitation de son frère. Et il/elle y meurent tous deux noyé∙es.

On voit bien, au premier degré, la morale conservatrice qu’elle contient. Chantre de la bonne vieille droite française, Guy Béart ne s’y est pas trompé.

Une autre «morale» ne serait-elle toutefois pas possible, lorsque ce mois de juillet 2021 aura été marqué, dans plusieurs pays d’Europe, par des inondations dramatiques qui l’on avait cru réservées jusqu’alors à des coins «reculés» de la planète.

MAIS

Pour les écologistes-entendons par-là celles et ceux qui se préoccupent du maintien de la possibilité d’une vie humaine sur terre, une autre leçon est à retenir de cette histoire. L’avertissement/interdiction parentale n’a pas suffi à empêcher le drame. Pis : l’interdiction même a joué comme un attrait supplémentaire donné à cet objet du désir.

La question se pose donc : alors, comment convaincre ? A l’heure où la recherche inconséquente de la satisfaction immédiate du désir tient lieu de repère moral supra ordonnant, en appeler à une interdiction scientifiquement justifiée ne semble guère une stratégie productive. Prenons l’exemple de la cigarette. Combien de temps et de moyens aura-t-il fallu, entre la carotte et le bâton, pour que change la consommation de tabac, ainsi que les représentations qui sont attachées? C’est ce genre de changement qu’il faut produire, et cela pour tout comportement de vie quotidienne et de loisirs. Comment donc convaincre ?

Nous avons pourtant intérêt à trouver…

Et vite !