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Pargerardpirotton

Canicules 2026 : communiquer et politiser

Soleil 42°C -Incendies Fagnes

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Événements climatiques extrêmes… il est tentant de s’en saisir et communiquer. Oui mais alors, en prenant la mesure du fonctionnement des cerveaux humains et en identifiant les acteurs qui ont compris comment s’en servir, au service de la défense de leurs intérêts mortifères. Et en comprenant aussi pourquoi la plupart des politiques semblent ne pas entendre les avertissements des scientifiques.

Les humains comprennent ce qui les entoure sur base de cadres d’interprétation : les frames. C’est à travers eux que se construisent les opinions. Le comprendre et s’en servir est vital, si l’on veut que ces événements extrêmes soient associés à des causes et à des responsables. Et si l’on veut que ces constats guident des politiques largement légitimées par les populations

Que croire ?

Canicules, sécheresses, méga-feux, désolations… Pour les écologistes, il est tentant, bien sûr, de saisir cette opportunité pour « communiquer » sur le sujet. On stigmatise, à juste titre, l’inaction, l’imprévoyance, l’aveuglement, le court-termisme, la légèreté, l’amateurisme des pouvoirs publics. Dans un tel contexte, communiquer ainsi est bien sûr essentiel, mais il importe aussi d’en mesurer les limites. Examinons cela, sous l’angle de l’approche cognitive du langage. On va le voir, cela vient interroger nos croyances sur l’entendement humain, si pas les remettre en cause.

Une première croyance pourrait se formuler ainsi : les gens savent que ces épisodes sont liés aux perturbations du climat. Ils sont conscients que ces bouleversements du climat de la terre sont le résultat des activités humaines depuis le début de l’aire industrielle. On voit alors qu’il suffit d’expliciter cette croyance pour mettre au jour ses limites.

Une deuxième croyance, tout aussi déraisonnable, consiste à estimer que cette conscience conduit vers l’action. Or, rien n’est moins vrai. Connaître les méfaits de la vitesse au volant, du tabac ou de l’alcool n’empêche ni les accidents mortels, ni les cancers du poumon, ni la cirrhose du foie. De plus, ici, la confusion logique si fréquente entre météo et climat vient renforcer ce constat et ses conséquences. Quand il pleut, on prend un parapluie ; quand il fait chaud, on prend un parasol. On ne cherche pas à empêcher la pluie, on ne cherche pas à empêcher le soleil. Tout le monde sait que l’on ne peut agir sur la météo, c’est le bon sens ! En clair : savoir ne conduit pas à agir et l’information ne conduit pas à l’action.

Troisième croyance : les événements ont eu cette fois une telle démesure que les gens comprendront et seront prêts à changer leur mode de vie. Or, comme on a pu le voir lors des inondations mortelles de juillet 2021, il n’en va pas ainsi. Le premier mouvement des « gens » est d’accuser les autorités d’avoir mal géré les barrages, plutôt que de voir, dans la démesure même de ces événements, une nouvelle manifestation des dérèglements climatiques et une nouvelle incitation à en tirer cette conclusion : il est vital de procéder à des changements collectifs radicaux.

Résumons : nous croyons que les gens savent, nous croyons que le savoir mène à l’action. Et dans la phrase précédente, c’est le verbe « croire » qui est important !

« Frame first ! »

Soulignons-le : une information factuelle ne peut voir sa signification construite, que si les destinataires disposent préalablement du ou des cadres de compréhension qui permettent une telle construction. Rappelons-nous aussi cette affirmation : ce qui compte, ce n’est pas tant ce que nous disons, que ce que les gens comprennent !

Conséquence pratique : il s’agit donc de communiquer, non d’abord des faits et des pistes d’action, mais bien davantage des frames, c’est-à-dire des cadres, des schémas de compréhension ([1]). Sur le thème des dérèglements climatiques, au premier rang de ces frames figure celui-ci :

Les activités humaines -entendons ici les modes de production industrielle et agricole– perturbent des grands équilibres du climat du globe. Tout cela est solidement documenté. Et c’est une bonne nouvelle, car si les dérèglements du climat sont le fruit des activités humaines, alors on peut agir. Il faut modifier ces activités humaines. Tout cela est assez logique, finalement. Cela prendra un certain temps, pendant lequel il s’agira de s’adapter. Cela met sur les épaules des pouvoirs publics et sur les responsables des activités agricoles et industrielles de solides responsabilités. C’est cela que la population attend d’elles et eux : une conduite responsable, prévoyante, à la hauteur de cet enjeu : préserver la vie humaine sur terre.

C’est un des frames essentiels à répéter. Le tenir pour acquis serait une erreur considérable. Sans un tel frame, des informations factuelles seront comprises sur base d’autres cadres de raisonnement, impropres à faire les liens entre manifestations climatiques, activités humaines, nécessité et possibilités d’agir, quand ce n’est pas les nier. Des informations factuelles seraient insérées dans des cadres impropres et semant la confusion, distillés par les marchands de doute et par les défenseurs des activités toxiques. Ce frame doit donc être répété par le plus d’acteurs et via le plus de canaux de diffusion possible. Car ce n’est que dans un tel cadre que des informations factuelles pourront être comprises et conduire, tant à l’identification des responsabilités, de pistes d’action ainsi qu’à leur mise en œuvre.

 

Il serait temps que celles et ceux qui veulent la paix apprennent à s’organiser de manière aussi efficace que celles et ceux qui veulent la guerre.

Martin Luther King

Quand les crises durent… ce ne sont plus des crises !

Les frames, conçus comme un procédé cognitif des plus fondamentaux nous permettant d’attribuer du sens à nos environnements, aux mots pour les désigner et nous concerter avec nos semblables, présentent une série de caractéristiques majeures qu’il s’agit de bien prendre en compte([2]).

Dans cette approche, on ne peut pas … ne pas cadrer ! Et lorsque nous donnons sens à une préoccupation depuis l’intérieur d’un cadre, cela oriente le projecteur sur des causes, des acteurs, des solutions et par conséquent, cela place dans l’ombre d’autres acteurs, d’autres causes, et d’autres solutions. Les frames sont activés par les mots qui sont utilisés. Ainsi, la phrase ci-dessus comporte le mot « projecteur », que l’on peut certes associer au spectacle, à une scène, à des coulisses, aux comédien·nes, aux décors… mais aussi à la lumière et donc la vision, activant ainsi un schéma du type « Voir, c’est comprendre », que l’on retrouve aussi par exemple dans l’expression « Le siècle des Lumières ».

De cette propriété des mots d’activer un frame plutôt qu’un autre([3]), découle une conséquence pratique essentielle : selon les frames que nous voulons voir activés par les destinataires, nous avons intérêt à en privilégier certains, et à en éviter résolument d’autres. Le mot « crise » est de ceux-là.

En effet, ce terme évoque l’expérience d’un mauvais moment à passer, d’un moment de tension, plus ou moins extrême, qu’il s’agit de traverser, avant un retour à la normale. Le mot « crise » conduit à espérer, en attendant que ça passe, un retour à un équilibre précédent, voire à un nouvel équilibre. Parler d’épisodes caniculaires, en les cadrant ainsi comme un mauvais moment à passer, revient donc à susciter l’espoir illusoire d’un retour le plus rapide possible à la normale, un moment désagréable que l’on s’empressera d’oublier. Résumons ce point : baser nos communications sur l’opportunité que représentent des épisodes caniculaires, vécus, perçus et espérés comme passagers et provisoires, revient donc à associer nos signaux d’alarmes… à de l’éphémère !

Bien sûr, nous savons ce qu’il faudrait faire. Mais nous ne savons pas comment nous serions réélus, après cela ! 

Jean-Claude Juncker

Alarmes scientifiques et signaux politiques

 On entend souvent dire : « Comment est-il possible que les politiques n’écoutent pas les avertissements des scientifiques ? » La réponse peut être très « carrée » : si les politiques n’écoutent pas les sonnettes d’alarme tirées par les scientifiques, c’est précisément parce que ces alarmes sont scientifiques, et non pas politiques ! Les mandataires politiques perçoivent les signaux formatés à leur destination, dans les catégories du politique. À ce jeu-là, reconnaissons-le, les lobbyistes sont incontestablement les plus forts ! Ils sont supérieurement organisés et efficaces, et cela depuis longtemps, comme l’ont si bien montré Naomi Oreskes et Erik M. Conway dans « Les marchands de doute »([4]).

Posées en ces termes, les choses deviennent alors assez claires. Ce que nous avons à faire, c’est transformer des déclarations scientifiques en signaux politiques. Et pour cela, il s’agit de s’organiser. En paraphrasant Martin Luther King, nous pourrions dire : il serait temps, pour celles et ceux qui se soucient de la vie humaine sur terre et de son avenir, d’apprendre à s’organiser de manière aussi efficace que celles et ceux qui privilégient les appétits démesurés des actionnaires et les obsessions délirantes et mortifères des milliardaires et de leurs idéologues.

La question suivante arrive assez logiquement : quels sont donc les signaux politiques pertinents qui peuvent être adressés « à qui de droit » ? Mais c’est l’élection, pardi ! Attention toutefois : pour que cela fonctionne, ces signaux doivent être consistants, cohérents, répétés et tenir dans la durée. Alors, comment y arriver ?

C’est le moment de se référer aux onze conseils que George Lakoff adresse aux progressistes dans son fameux « La guerre des mots »([5]), et singulièrement le conseil N°9. Comme les conservateurs l’ont très bien réussi, malgré leurs différences, unissez-vous et coopérez, insiste-t-il. Par-delà les différentes préoccupations et terrains d’action -les fameux « silos »-, identifiez, reconnaissez, partagez et mobilisez systématiquement des valeurs communes de base.

 L’une des plus grandes erreurs que commet le Parti démocrate est de se concentrer sur les campagnes électorales et non sur le cadrage permanent du débat public. »

George Lakoff, « La guerre des mots » (2026), page 109

Il en va de même pour les frames. Eux aussi doivent être identifiés, formulés, explicités et répétés par le plus grand nombre d’acteurs et via le plus de canaux de diffusion possible. On a donc besoin de tout le monde ; in fine des électeurices, bien sûr, mais aussi de celles et ceux qui peuvent contribuer à nourrir leurs opinions : associations petites ou grandes, corps intermédiaires, créateurices de contenus sur les RS… constituant ainsi un nouveau bain culturel, peu à peu et de plus en plus relayé, gagnant de ce fait une nouvelle force d’évidence[6].

Mais ne sous-estimons pas les difficultés. Dans un contexte où tant d’associations jouent leur survie, la tentation est grande, pour chacune d’elles, de croire qu’en la jouant solo, en espérant que le boulet passera à côté, on réussira à s’en sortir. Or, cette croyance est en réalité une médaille qui a nécessairement son revers : « Diviser pour régner ».

 

 

So, what ? Well, a good frame !

sumons. Si l’on veut mobiliser les populations sur la nécessité d’agir face aux dérèglements des grands cycles climatiques et à la disparition dramatiques des espèces vivantes, nous avons tout intérêt à nous informer de comment nos messages seront compris. La notion de frame permet de décrire cette caractéristique majeure de l’entendement humain : nos compréhensions s’inscrivent dans et s’accrochent à des cadres, que nos mots peuvent activer. Implication majeure : il faut commencer par activer les bons cadres, avec les bons mots. Au premier rang de ces frames nécessaires, il y a donc celui-ci :

Ce sont les activités humaines qui détruisent les espèces vivantes dont nous dépendons, ce sont les activités humaines qui perturbent les grands mécanismes et équilibres qui régulaient le climat de la terre.

Sans un tel frame, des images d’incendies titanesques et de pompiers héroïques, de fontes des glaces et d’avalanches en haute montagne, de coraux morts ou d’automobilistes piégés dans leurs voitures, au sein d’inondations dantesques, ne susciteront au mieux que tristesse et empathie. Mais elles seront abordées comme des images de catastrophes « naturelles », et non comme les conséquences annoncées des activités industrielles. Ouvrons donc nos messages par l’affirmation de la responsabilité des activités humaines. C’est à partir de ce frame et seulement à partir de lui que la suite du message (identifier les responsables et la nécessité autant que la capacité d’agir) pourra être entendu.

Passons alors à quelques exemples. Ce ne sont pas des modèles, mais davantage des tentatives, à reprendre, à tester, à répéter.

Cet été, des centaines de millions d’habitants ont fait face à des chaleurs extrêmes, à cause des énergies fossiles. De plus en plus de gens sont confrontés à des températures record et ce n’est certainement pas un hasard ! L’industrie des énergies fossiles est directement liée aux épisodes de chaleur extrêmes.

De grands équilibres ont permis jusqu’ici les conditions de vie sur terre. Ils sont désormais bouleversés par les effets des modes de production et de distribution des produits industrialisés.

Les humains ont changé le monde. Les grands équilibres climatiques sont bousculés, le vivant est menacé et nous aussi. Ce sont les activités humaines qui l’expliquent : c’est ce qu’on appelle l’anthropocène ! Nous devons donc changer les manières de produire, de transporter, de consommer, d’habiter, de nous déplacer… Protégeons le reste du vivant dont nous dépendons : c’est en notre pouvoir. Faisons-le, ensemble. Peut-il y avoir un projet plus exaltant !?

Les activités humaines, c-à-d plus précisément les procédés de production, de transport et de distribution de biens industriels et agricoles ont perturbé et aggravé le dérèglement des grands cycles climatiques et la destruction des espèces vivantes. Si nous voulons préserver une planète habitable, c’est tout cela qu’il faut changer. Cela vaut le coup, non !?

Donc, d’abord le frame, et le bon !

 

La boussole pour orienter ces changements doit être celle de la justice

Politiser les canicules… et le reste !

Pourquoi les politiques n’entendent-ils pas les avertissements des scienti-fiques ? Parce que les signaux que les politiques écoutent, ce sont les signaux politiques. Et en démocratie, le signal politique majeur, c’est tout de même le résultat des élections !

Tel est donc l’enjeu : faire en sorte que les électeurices votent pour des représentant·es politiques prévoyant·es et conséquent·es, des politiques qui estiment que leur responsabilité est d’imposer aux acteurs économiques et financiers des règles du jeu qui protègent les biens communs et ne soient pas soumis aux intérêts et à l’efficacité des lobbyings toxiques, des politiques qui financent les moyens publics de protection civile et d’adaptation des territoires aux effets du nouveau régime climatique et des politiques qui réorientent résolument toutes les activités humaines vers une réduction des pollutions de toutes sortes. Et la boussole pour orienter ces changements doit être celle de la justice.

C’est par le vote que l’on peut donner ce signal, c’est par ce vote, franc, constant et massif, qu’on peut aussi les investir de la pleine légitimité pour ce faire.

De tels votes, cela se prépare ! Et une bonne stratégie, ainsi que de bonnes pratiques de communication y participent. Concertons-nous et ouvrons systémati-quement nos messages en affirmant la responsabilité des activités humaines, mieux, la responsabilité de celles et ceux qui les pilotent. Ce sont ces activités qui ont dérèglé les grands équilibres écologiques et climatiques. Soulignons ensuite la possibilité autant que la nécessité d’agir, en encadrant et en orientant toutes les activités humaines au service de cet objectif : permettre à la terre de continuer à nous héberger ! Peut-il y avoir objectif politique plus vital et plus motivant ?

Politiser la canicule et non s’ajuster à une météo changeante, c’est cela : pointer consciencieusement les responsabilités et agir, politiquement, en conséquence !

 

Gérard Pirotton,

Août 2026

Références

[1] Pour des développements de cette notion, on pourra se reporter à : George LAKOFF, (2026) « La guerre des mots, ou comment contrer le discours des conservateurs », Les Petits Matins, Paris. (Pages 31 à 66)

Pour une application plus particulière de la notion aux questions environnementales, on consultera :
Gérard PIROTTON, (2022), « La façon dont nous « cadrons » l’environnement est importante, voici pourquoi… ». https://etopia.be/blog/2022/12/22/la-facon-dont-nous-cadrons-lenvironnement-est-importante-pourquoi

[2] Cette notion de frame est déterminante. Elle oriente notamment la vigilance du « Framelab » d’Etopia. Voir : Le « Framelab » d’Etopia

Elle est aussi utilisée comme notion de base de cet autre ouvrage de George LAKOFF, (2009), « The Political Mind. A cognitive Scientist’s Guide to your Brain and its Politics », Penguin Books.

[3] Ce point a été tout particulièrement étudié par le linguiste Charles FILLMORE. On pourra consulter, pour décrire son ambitieux projet : Charles FILLMORE, Beryl T. ATKINS, (1992), « Toward a frame-based lexicon: the semantics of RISK and its neighbors », in : A. Lehrer and E. F. Kittay (eds), Frames, Fields and Contrasts. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum, pp. 75–102.

[4] Naomi ORESKES, Erik M. CONWAY, (2021), « Les marchands de doute. Ou Comment une poignée de scientifiques on masquait la vérité sur les enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique », Le Pommier. [Ed. Orig. Américaine : 2010]

[5] Voir : George LAKOFF, (2016) « La guerre des mots, ou comment contrer le discours des conservateurs. » (Op. Cit.) Pages 64 à 66)

[6] On fera ici le lien avec la question du rôle des médias « traditionnels ». Voir notamment : Gérard PIROTTON (2023), « Parler du climat. Pour être compris et faire adhérer » – Parler du climat

Pargerardpirotton

Les métaphores de Bertrand Henne… mais pas que !

Pour qui se préoccupe de la politique intérieure belge, les chroniques de Bertrand Henne sont très souvent un régal. Précisément en raison du fait qu’elles font référence, ces chroniques valent la peine d’être commentées : c’est encore le cas ce 22 mai 2023, concernant son analyse de la manifestation du jour, en front commun syndical, en soutien aux travailleuses et travailleurs de Delhaize. (Chronique BH-22mai2023)  

L’image d’un tremblement de terre a très souvent été utilisée, dit-il, pour rendre compte d’autres conflits majeurs comme Renault-Vilvorde, les Forges de Clabecq ou encore la Sabena, autant de conflits qui ont marqué une rupture dans la tradition de concertation sociale. Le conflit chez Delhaize risque bien d’être un de ceux-là. Filant la métaphore, il propose d’avoir recours à la tectonique des plaques, pour rendre compte d’une idée centrale : un séisme déterminé doit être compris comme la manifestation explosive d’un mouvement lent, comme la résultante d’une patiente accumulation de forces telluriques qui finissent par se déchaîner. En l’occurrence, deux plaques s’opposent, explique-t-il : celle sur laquelle se trouve le capital et celle sur laquelle se trouve le travail. L’image est puissante (c’est le cas de le dire) et elle permet de prédire la survenance prochaine d’autres conflits qui s’expliqueront, in fine, par l’avancée inexorable de la plaque du capital.

Le poids des mots

Mais si l’image est forte, elle n’en présente pas moins des limites. Elle se caractérise surtout par un trait particulièrement dommageable : les forces en présence sont gigantesques et les mouvements de fond qui en résultent sont inéluctables, hors d’atteinte… on pourrait presque les qualifier de « naturels ».

Dans la théorie contemporaine de la métaphore(1), on souligne que chacune d’elles met en lumière certains aspects de ce qu’elle permet de comprendre mais laisse également dans l’ombre d’autres aspects, qui sont ainsi occultés. Chaque métaphore ouvre des champs explicatifs, pointe des causes qu’elle met en exergue et présente aussi de possibles pistes d’actions à mener. Inversement, elle néglige, voire exclut d’autres champs d’explication et donc d’action.

Ainsi de la métaphore du poids, si souvent convoquée pour parler de la fiscalité (les fameuses charges fiscales qui pèsent sur les entreprises). Elle ne met l’accent que sur ce qui est cadré comme un désavantage, occultant dès lors les avantages que les entreprises retirent pourtant, via par exemple la mise à disposition des infrastructures, la qualification des travailleur·euses, sans parler des différents subsides, comme on le dit « en belge ». Quant aux pistes d’actions qu’induit cette métaphore, elles semblent s’imposer d’elles-mêmes. C’est le mantra de l’allègement fiscal. Cette idée place en situation de sauveur qui prétend réduire cette charge et, à l’inverse, qualifie de bourreau qui veut maintenir l’impôt (2). Une autre métaphore pourrait pourtant être convoquée, comme celle de la cagnotte. Cela permet alors de souligner d’autres traits : les uns et les autres contribuent au pot commun, selon leurs moyens et les uns et les autres en profitent, selon leurs besoins. Quant aux pistes d’action, puisqu’on s’accorde sur le principe même des contributions de toutes et de tous aux biens communs, des discussions porteront sur les moyens susceptibles d’atteindre une juste répartition des efforts et des avantages. Résumons : selon cette approche cognitive de la métaphore, celle-ci met en lumière autant qu’elle occulte des caractéristiques de ce qui est à comprendre. Et il en va de même concernant les pistes d’action.

Voyons alors, sur cette base, la pertinence de la métaphore des plaques tectoniques pour rendre compte des conflits sociaux.

Tectonique des plaques : forces et lacunes

La métaphore des plaques tectoniques projette sur les conflits sociaux un schéma de compréhension marqué par des forces gigantesques, qui sont à l’œuvre de manière souterraine, lentement mais inexorablement. Cela fait également surgir une peur archaïque, connue sous le nom de « perte du support », celle qui s’active dans ces cauchemars où nous avons l’impression de tomber dans un puits sans fond. Cela semble également renvoyer au tout début de la vie sur Terre, quand les êtres humains avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête et que le sol se dérobe sous leurs pieds.

Sans doute, cette métaphore permet-elle de souligner les mouvements longs de l’histoire. Mais elle n’en présente pas moins une implication considérable, dès qu’il s’agit d’examiner quelles pistes d’action sont alors envisageables. La réponse est alors drastique : il n’y en a pas ! Les forces « naturelles » sont à ce point incommensurables qu’aucune action humaine n’a prise contre elles. Cela situe les acteurs concernés, l’un dans une position défensive où il ne peut que se laisser emporter par la faiblesse de sa position, tandis que l’autre n’a qu’à se laisser porter par le mouvement de l’histoire qui lui serait favorable. En gros, pour le résumer, cette métaphore prive les acteurs de toute marge d’action

Le retour des acteurs

Ce que cette métaphore occulte, c’est précisément que l’avancée des thèses « favorables au capital » sont en réalité le résultat d’un travail culturel de fond, mené depuis des décennies par le camp conservateur, comme l’ont très bien montré les travaux d’une référence en la matière, le cognitivo-linguiste George Lakoff. L’impôt présenté comme une charge en est une parlante illustration. . On peut voir, dans le fait que les tribunaux saisis de l’affaire ne s’estiment pas incompétents et la renvoient devant les tribunaux du travail, un effet de cette bataille culturelle menée depuis des décennies. Cela n’a donc rien de forces naturelles et fatales : ce que nous percevons aujourd’hui comme des évidences et du bon sens sont en réalité le résultat d’une action concertée, délibérée, constante et qui plus est dotée de moyens considérables. Le but poursuivi est de faire passer pour un ordre évident, inéluctable et « naturel » ce qui est en réalité l’intérêt propre d’un acteur particulier.

Dès lors, ce qu’un acteur a fait, un autre peut le défaire ! Ce qui était inaccessible -le cours inexorable et naturel de l’histoire- revient dans le périmètre où l’action peut avoir prise. Mais il y a des conditions pour cela (3). La première est de consacrer du temps à comprendre comment les conservateurs s’y sont pris pour modifier les esprits et les cœurs et de l’étudier en profondeur. La deuxième est de construire une stratégie concertée, en traversant dès lors les silos que constituent si souvent les différents courants présents dans la galaxie progressiste et donc en sortant résolument du seul champ syndical. Enfin, il s’agit que cet ensemble soit dit, redit, répété… en de multiples lieux et circonstances, par des moyens appropriés.

Appel est lancé !

Références

(1) LAKOFF George, JOHNSON Mark, (2003), « Metaphors we Lives By », University of Chicago Press. Une première édition de ce livre a fait l’objet d’une traduction française : « Les métaphores dans la vie quotidienne », 1985), Editions de Minuit, Paris.

On consultera également sur ce site, une présentation de l’approche cognitive des métaphores: communication et métaphores 

(2) LAKOFF George, (2015), « La guerre des mots. Ou comment contrer le discours des conservateurs », Les Petits matins, Paris. Pages 19-20 + 45-47.

(3) Pour un développement de ces arguments, on consultera :

   *   PIROTTON Gérard (2023), « Nos cerveaux et les discours politiques », in : « Démocratie », Mai 2023, N°5. Voir : www.revue-democratie.be/index.php?option=com_content&view=article&id=1618:nos-cerveaux-et-les-discours-politiques&catid=42&Itemid=131

Voir également, sur ce site: Cerveaux politiques

   *  PIROTTON Gérard (2023), « Comment nos cerveaux comprennent la politique », La Revue Nouvelle, juin 2023.

Pargerardpirotton

Covid, artifices, médias, démocratie

Feux d'artifice de virus

Covid, artifice, médias et démocratie

 

Un schéma devenu habituel

L’avez-vous remarqué également ? Le schéma se répète : la présentation par les médias d’une mesure gouvernementale prend souvent la structure suivante. La décision est tout d’abord brièvement exposée, soit par un.e journaliste, soit par un.e ministre. Les auditeurs et téléspectateurs ont ensuite droit, pour évaluer cette mesure, à un « interview de terrain », présentant des personnes qui témoignent de la manière dont ils la vivent. Tel est le « pattern » régulièrement utilisé.

Prenons un exemple : l’interdiction des feux d’artifice, lors du réveillon de la Saint-Sylvestre. Après l’annonce factuelle de la mesure, les téléspectateurs ont droit à l’interview de la gérante d’un magasin spécialisé. Elle explique combien cette période des fêtes est cruciale pour son commerce. Elle affirme ne pas comprendre la mesure. Selon elle, les fusées sont utilisées en extérieur et elles nécessitent une distance de sécurité. Rien ne justifierait donc une interdiction. On la voit alors déambuler, seule dans son magasin, dont les rayons sont remplis de déguisements que personne n’est venu acheter. Qu’en retient le/la téléspectateur/trice assis dans son salon ? D’une part, le désarroi et l’incompréhension de cette commerçante et d’autre part la violence d’un gouvernement qui prend des décisions incohérentes et chaotiques, sans se soucier de leurs impacts sur « les gens ».

Qu’est-ce qui peut bien motiver ce type de traitement, où prévalent l’absence de toute explication et l’abord « compassionnel » du sujet ? Passons sur le fait que cette « coutume » des feux d’artifice est une horreur pour les animaux, ainsi réveillés en pleine nuit par un bruit insensé. L’explication de cette mesure n’est pourtant pas très compliquée, ni à présenter, ni à comprendre : chaque année, les services d’urgence voient débarquer des personnes blessées par des engins pyrotechniques qu’elles ont manipulés. S’agit-il vraiment de donner aux hôpitaux un tel surcroit de travail en plein Covid ?

Si le traitement compassionnel était vraiment pertinent (ce qui est à discuter et c’est d’ailleurs ce que l’on va faire), il aurait alors été plus adéquat d’interviewer un.e membre du personnel d’un service d’urgence d’un hôpital, témoignant de ce qui se passe chaque année à cette occasion, qu’ils/elles sont épuisé.es et débordée.es par la pandémie et n’ont vraiment pas besoin de cela en plus ! Ce n’est donc pas ce qui a été fait : pourquoi ?

 

L’arbre sans forêt

Le discours généralement tenu dans les écoles de communication et dans les rédactions souligne l’importance de rejoindre le public dans ce qui est susceptible de le toucher. Raconter une histoire, à hauteur d’hommes et de femmes de tous les jours, des personnes auxquelles il est possible de s’identifier, compte au nombre des moyens de mise en scène de l’information, au service de cette intention. On est convaincu qu’accrocher émotionnellement le/la téléspectateur/trice « Lambda » va piquer sa curiosité et susciter son intérêt. Rien n’est pourtant moins sûr. Par quelle magie en effet une identification à une personne présentée comme une héroïne de quotidien peut-elle conduire à une compréhension affinée d’un phénomène social ? Dans les faits, c’est bien sur la personne singulière prise en illustration que l’on met le focus et non sur la dimension plus globale et collective, dont il aurait pourtant fallu rendre compte. On active ainsi un mode de raisonnement bancal, quoique très largement répandu, qui consiste à généraliser la situation d’une personne à un ensemble, un peu comme si l’on pouvait comprendre la forêt en se focalisant sur un seul arbre.

Si comparaison n’est pas raison, une petite histoire reste toujours la bienvenue. Imaginons que quelqu’un raconte ceci. « Moi, je connais un médecin qui a engagé la femme d’un collègue comme sa secrétaire médicale et ce collègue a fait de même avec la femme du premier. Après le nombre de mois voulu, ils les ont licenciées toutes les deux, ce qui leur a donné à chacune le droit au chômage. Avec ça, elles se payent leurs fringues. Vous voyez bien que tous les chômeurs sont des profiteurs ! » Passons sur le chapelet de stéréotypes que cette histoire charrie, sur les femmes, les professions libérales… Retenons ici qu’elle met surtout en œuvre ce mécanisme de généralisation qui consiste à attribuer à un ensemble dont on ne connait rien ce que l’on prétend connaître à propos d’un seul élément de cet ensemble. Ce à quoi invite ce schéma récurrent, qui met en scène une personne du quotidien, c’est donc bien à un raisonnement bancal de généralisation abusive.adéquat

Le cœur a ses raisons.

Il y a des années, je donnais un cours sur les médias. J’avais donné aux étudiant.es des consignes pour procéder à une comparaison systématique entre le traitement de l’info par les JT de RTL et de la RTBF. J’avais invité une réalisatrice à venir commenter ensuite le résultat de leurs travaux. Je retiens cette déclaration de l’experte : « Je n’ai pas vu les infos, hier soir. Mais je suis sûre que pour couvrir cette histoire de rivière qui a débordé, la RTBF aura interviewé un hydrogéologue et RTL aura montré une ménagère qui nettoie des dégâts de l’inondation dans sa maison. » Et elle avait raison, c’était effectivement ainsi que le deux chaînes avaient choisi de traiter l’info. Aujourd’hui, on ne pourrait sans doute plus constater une telle différence. En sommes-nous arrivés à une « RTLisation » du traitement de l’information, comme résultat d’une concurrence entre les médias ? (1)

Un observateur avisé de l’évolution des médias utilise le terme d’ « émocratie », pour désigner notamment ce recours systématique à l’émotion pour traiter l’info. C’est la thèse que défend Jean-Jacques Jespers, qui fut tout à la fois professionnel des médias et professeur de journalisme. Il a récemment exposé cela dans un interview publié dans Alter-Echos. On pourrait rétorquer qu’un.e téléspectateur/trice hyper-sollicité.e nécessite, pour l’attirer, d’avoir recours à de tels moyens. Dans ce cas, le remède pourrait être pire que le mal, car il joue comme feedback amplificateur du problème qu’il est sensé affronter. Inviter à la compréhension des réalités sociales en ne présentant que des témoignages individuels est quelque peu contradictoire, dans la mesure où, cherchant à tenir compte d’une tendance à une centration sur l’individu, on l’encourage à s’y obstiner.

La mesure de toute politique

Cette manière de construire la présentation de l’information revient à donner raison à celles et ceux qui pensent que, parce qu’ils n’en comprennent pas les motivations, une décision prise par une autorité est forcément incohérente et vexatoire, surtout s’ils estiment être personnellement visés par cette mesure.

Une telle approche ne pêche pas seulement par le fait de ne se focaliser que sur le seul premier niveau de la « Grille d’Ardoino ». Elle invite surtout à n’évaluer la pertinence d’une politique qu’à l’aune des impacts qu’elle peut avoir sur la situation personnelle de chacun.e, considéré.e isolément de la complexité d’ensembles sociaux plus vastes. Alors que les médias devraient se donner une rigueur, à la hauteur de leurs responsabilités dans la qualité des arguments échangés dans l’espace public, (2) c’est au contraire cette dramatique réduction à l’individu qui est ainsi alimentée.

Pourtant, faire société ne suppose-t-il pas de se sentir partie prenante de vastes ensembles, auxquels je suis disposé.e aujourd’hui à contribuer, selon mes moyens, tandis que d’autres peuvent en bénéficier selon leurs besoins, tout autant que moi-même, le moment venu ? La légitimité de la sécurité sociale est fondée sur cette conception.

On peut donc se poser la question : comment peut-on encore faire société si l’ensemble dont je me sens solidaire finit par se restreindre… au seul moi-même !?

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(1) Voir sur ce site un article consacré à la manière dont les médias rendent compte des conflits sociaux

(2) On renvoie ici au sens tel que forgé par Jurgen Habermas. On en lira une présentation rapportée aux médias par Marc Lits