Juger ou chercher à comprendre ?
Généralisons. Ce qui est frappant dans l’attitude des journalistes, c’est qu’ils et elles semblent dans l’ignorance complète des effets performatifs des termes dans lesquels leurs questions sont posées et des jugements péremptoires qui sont ainsi formulés. Pour le dire autrement : formuler de telles sentences, même si elles sont déguisées en questions d’interviews, revient à valider les jugements dépréciateurs d’une partie des opinions publiques. Cela revient également à encourager la paresseuse tendance à préférer juger plutôt que faire l’effort de comprendre.
Devançons d’emblée quelques contre-arguments. Les journalistes ne feraient qu’exprimer un ressenti partagé par la population. Rien n’est plus faux : d’une part, ce n’est au mieux que l’avis d’une partie de la population et non de toute ; d’autre part, le ressenti de d’aucuns n’en fait pas d’office une vérité à présenter sur antenne. Or, les exposer tels quels revient à donner le statut de faits avérés à ce qui ne sont que des opinions et des jugements échafaudés à partir de points de vues particuliers. Mettre ainsi tout avis sur le même pied, les tenant tous dignes d’une égale considération, équivaut à disqualifier des arguments solides, fondés sur l’étude et un travail de qualité, y compris donc le travail de recherche journalistique lui-même. La valorisation des « opinions de trottoir » joue alors comme feedback amplificateur qui aggrave la dimension d’un problème majeur : la construction et l’entretien de la crédibilité des grands médias et tout particulièrement l’information télévisée.
Autre possible contre-argument : exprimer des « avis citoyens » est une manière de conduire les politiques à s’expliquer. Les gens se posent ces questions, il faut que les politiques y répondent. C’est là une autre très mauvaise justification. En effet, ainsi que l’a très bien montré le cognitivo-linguiste George Lakoff (2) , évoquer une manière de voir les choses, même pour la critiquer, revient surtout… à la faire exister davantage ! « Essayez un peu de ne pas penser à la éléphant », demande-t-il ! De plus, répondre à une question mal posée revient à accepter les termes dans lesquels elle est formulée et les croyances sur lesquelles elle est fondée, ce qui place les politiques devant un dilemme : répondre à une question-piège ou passer pour quelqu’un qui se dérobe ? Dès lors, la question journalistiquement neutre consiste à poser simplement la question : « Expliquez ce qui vous a conduit à prendre telle décision ». Ramassons l’argument en formulant sa pointe : relayer des jugements péremptoires et des affirmations insuffisamment informées participe au travail de sape de la crédibilité de la capacité d’action des pouvoirs publics, quand nous en avons au contraire le plus grand besoin pour faire face, notamment, aux enjeux sans précédent du dérèglement climatique.
Le prétexte de l’expression des « avis des citoyens » exige encore une autre réponse. La responsabilité des médias ‒qui plus est de service public‒ est d’expliquer, non de surfer sur les ressentis de manière racoleuse et souffler sur les braises du doute à l’égard des autorités publiques, qui n’ont certes pas besoin de cela. Au contraire : reconnaître dans la complexité du fonctionnement des institutions la complexité même de nos sociétés est une responsabilité citoyenne à laquelle il s’agit d’inviter et celle de médias est de fournir les informations permettant d’élaborer et renforcer cette nuance. Autre accent déterminant : ce n’est pas parce que nous ne comprenons pas les raisons d’une mesure, ou qu’elle nous impacte négativement qu’elle est forcément incohérente et insensée. C’est là un des axiomes de l’approche stratégique (3) : ce n’est pas parce que nous ne comprenons pas l’attitude d’un acteur que sa conduite est nécessairement insensée. Cette conduite est simplement guidée par des raisons différentes des nôtres, en raison du fait que cette autre dispose d’un autre point de vue que le nôtre. Chacun∙e a des raisons de se comporter de telle ou telle manière et notre incompréhension n’équivaut pas à un droit dont nous disposerions de juger ces autres comme déraisonnables.
Reste sans doute encore l’argument de la concurrence : si « les gens » ne se sentent pas personnellement concernés, ils se tourneront vers d’autres chaînes, voire d’autres médias, répète-t-on dans les conseils d’administration et les comités de rédaction. Cet argument contient deux vices. Au plan stratégique, d’une part, cela revient à concéder à l’extérieur le soin de déterminer la ligne éditoriale qui n’est donc pas élaborée en interne, de manière autonome, en affirmant une spécificité, en rencontrant des exigences de qualité et en valorisant les compétences des journalistes. Au plan juridique et éthique d’autre part, dans la mesure où cela prend les allures d’un renoncement à ses missions de service public pour privilégier la logique marchande, celle de la préservation, voire de la conquête de parts de marché. Aussi rationnel qu’il semble l’être à court terme, ce « calcul » peut toutefois s’avérer suicidaire à moyen ou long termes. Les téléspectateur/trices exigeant∙es continueront à se détourner de la télévision, dans la mesure où ils et elles recherchent, sans les y trouver, des éléments de compréhension et de réflexion ; restent les autres, dont les chaînes en concurrence continueront à rivaliser pour s’attacher l’audience, recourant pour cela à des moyens racoleurs, creusant ainsi davantage encore le déficit de citoyen∙nes informé∙es et responsables.